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Z pour pantalon de zouave


Le défilé de l’Abécédaire insolite prend fin, et même s’il ne se clôture pas par l’habituelle robe de mariée, cette robe exceptionnelle qui fait tourner les têtes, le final n’en sera pas moins glorieux. Le zouave n’est ni un drôle de zèbre ni un drôle de zigoto, même si certaines expressions se plaisent à souligner l’étrangeté ou le côté fantasque du personnage. Ce soldat au service des causes justes, francophones ou pontificales, ne peut s’affranchir de son originalité, même auprès des femmes pédalant sur leur petite reine, au temps jadis. Alors, enfourchons notre cheval de bataille pour aller combattre auprès de ce valeureux soldat qu’est le zouave.

1 Illustration zouave_L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Ce nom insolite adopté par les dictionnaires français nous transporte dans l’univers militaire, celui des terribles guerres des XIXe et XXe siècles, peuplé d’intrépides soldats algériens et français issus de l’infanterie légère. Ce fantassin dont l’une des devises était « Être zouave est un honneur, le rester est un devoir. » a engagé bravement son uniforme hors du commun, comprenant le fameux pantalon bouffant rouge ou blanc, sur nombre de territoires, pour défendre des intérêts qui n’étaient pas toujours ceux de son pays d’origine. Le Grand Robert situe l’entrée du terme zouave, emprunté à l’arabe maghrébin, vers 1830. Le mot provient du nom Zwāwa qui désigne « une confédération de tribus kabyles de la région du Djurdjura, en Algérie, où étaient traditionnellement recrutés des soldats ». À l’image des termes babouche ou djellaba, le zouave a imprimé sa marque dans la langue française, notamment par ses hauts faits de guerre, même si son utilisation reste figée dans certaines expressions jouant sur les consonances originales du terme et le concept qu’il désigne.

Créé en 1830 et étroitement lié à la Conquête de l’Algérie, le régiment de zouaves fut à l’origine formé de soldats issus de la Kabylie, vaste territoire montagneux situé au nord de l’Algérie et à l’est d’Alger. Ce bataillon d’infanterie légère marqua les débuts de l’Armée d’Afrique — formée de diverses troupes indigènes tels les tirailleurs algériens, les chasseurs d’Afrique ou les spahis —, ce terme n’évoquant pas une institution, mais plutôt les forces militaires basées en Afrique française du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie) de 1830 à 1962, pendant l’époque coloniale. L’histoire de ce corps d’armée est donc intimement mêlée aux campagnes militaires du Second Empire : guerre de Crimée de 1853 à 1856 ou d’Italie en 1859,et guerre franco-prussienne de 1870. À partir de 1842, les régiments de zouaves n’intégrèrent que des Français et Européens, la mixité réintégrant les rangs de 1942 à 1945, après le réarmement de l’armée française en Afrique du Nord. Ensuite, les zouaves s’illustrèrent au cours des deux guerres mondiales (14-18 et 39-45), puis en Indochine et en Algérie, avant de disparaître en 1962, lors de la dissolution de leur corps militaire. Soldats d’exception par leur bravoure et leur dévouement, les zouaves font partie des régiments les plus décorés de l’armée française, comme les tirailleurs algériens.

2 Zouave en uniformeInfographie : Création Romu

Si leurs faits d’armes ont fait connaître les zouaves, leur uniforme particulier a également contribué à édifier leur légende. La silhouette typique du zouave se distinguait par la chéchia rouge (une sorte de bonnet de feutre autour duquel le fantassin pouvait enrouler un turban blanc) ; une veste-boléro bleu foncé relevée d’un passepoil rouge ; un gilet algérien sans manches en drap bleu foncé ; un pantalon bouffant à la turque confectionné dans du drap rouge, pour l’hiver, ou de la toile blanche, pour l’été, les marches et la tenue d’apparat. Ce saroual s’ajustait au mollet au moyen d’un lacet noir maintenu par des guêtres blanches et des jambières en cuir fauve et comportait, au bas de chaque jambe, un trou permettant l’évacuation de l’eau, lorsque le zouave traversait des rivières. Les trois mètres de ceinture de toile bleue que le fantassin devait s’enrouler autour de la taille nécessitaient l’aide d’un frère d’armes. L’assemblage de vêtements et accessoires inhabituels, d’origine algérienne pour plusieurs d’entre eux, donna une couleur unique et singulière à l’uniforme du zouave qui n’était pas commode pour les campagnes militaires, mais s’avérait bien adapté au climat de l’Afrique du Nord. L’ampleur de la culotte de zouave favorisait une meilleure circulation de l’air que le pantalon traditionnel et le boléro était bien moins chaud que les chemises longues en laine des autres corps d’armée. Compte tenu des métrages nécessaires à la réalisation de l’uniforme du zouave, entre autres pour le pantalon et la ceinture, son coût s’avérait plus élevé que celui des uniformes d’infanterie habituels. Cela explique peut-être le fait que le nombre de ces régiments et de leurs hommes soit resté limité.

Entre 1830 et 1962, les combats que les régiments de zouaves menèrent furent nombreux, mais la guerre de Crimée, la première campagne qui se déroula hors d’Algérie, sous le Second Empire, permit à ces valeureux fantassins de se distinguer plus particulièrement. Ce sont, entre autres, les zouaves du 3e régiment qui créèrent la surprise à la bataille de l’Alma, du nom du fleuve où le combat fut mené, le 20 septembre 1854. Leur intervention surprise, dans laquelle ils gravirent des falaises rocheuses pour s’emparer de l’artillerie ennemie et la retourner contre l’armée russe avant de la mettre en déroute, fut décisive quant à la victoire des forces franco-britanniques sur les Russes. En hommage à cet exploit militaire, et à la demande de Napoléon III, le sculpteur Georges Diebolt réalisa une statue, en 1856, le fameux zouave du pont de l’Alma implanté sur l’une des piles de l’ouvrage qui surplombe la Seine dont le nom souligne aussi cette victoire mémorable.

3 Zouave pont de l'AlmaLe zouave du pont de l’Alma surveille les crues parisiennes — Infographie : Création Romu

Mesurant 5,2 m de haut et pesant huit tonnes, le zouave est encore au service de la patrie française, du moins de sa capitale, car il sert de repère lors des crues de la Seine. En période d’inondations, chaque palier atteint par l’eau (pied, genou, taille, poitrine ou menton) indique la gravité de la situation : tout Parisien qui se respecte espère, au plus profond de son cœur, que le zouave ne boira jamais la tasse.

La France avec ses fantassins qui s’étaient démarqués par leur bravoure et leur efficacité militaire fit des émules : d’autres nations telles que l’Empire ottoman, les États pontificaux, les États-Unis durant la guerre de Sécession (1861-1865) et le Brésil au Paraguay (1865-1870) eurent aussi recours à des unités similaires de façon intermittente. En Italie, confronté aux profonds bouleversements que le pays subissait et aux visées unificatrices de Garibaldi, le Pape Pie IX décida de renforcer les effectifs de l’armée papale. En 1860, le général de Lamoricière, ancien héros de la Conquête de l’Algérie, prit le commandement de cette force militaire. Quatorze mille engagés l’intégrèrent, parmi lesquels une troupe de tirailleurs franco-belges, à l’origine du régiment des zouaves pontificaux. Peu après, les États pontificaux furent envahis par les troupes de Garibaldi et celles du Piémont. Malgré une défaite obligeant le Pape à signer la paix et à abandonner certains territoires, l’unité franco-belge fut renforcée, en raison de ses prouesses et de ses qualités militaires, et forma officiellement le régiment des zouaves pontificaux. Entre 1860 et 1870, ce combat pour les intérêts de la papauté devint la nouvelle croisade qui motiva quelque 3300 volontaires français à intégrer l’armée du Pape, en majeure partie de jeunes hommes catholiques issus de la noblesse vendéenne et de la chouannerie. Au XIXe siècle, le Canada français envoya également son contingent d’engagés, des catholiques francophones prêts à lutter pour les intérêts de la papauté et des États pontificaux. Répartis en 7 contingents, ils rallièrent Rome de 1868 à 1870. L’engagement des zouaves pontificaux canadiens perdura plus d’un siècle, s’exerçant principalement au travers d’activités dédiées à la société québécoise, avant de prendre fin en 1993.

La notoriété du zouave et de son costume dépassa le cadre militaire. Son saroual s’illustra même dans un autre combat, certes plus pacifique que les campagnes qu’il avait connues jusque-là, mais lourd de conséquences : celui de l’émancipation de la femme. Au cours du XIXe siècle, le vélocipède s’étant métamorphosé, peu à peu, en bicyclette, les femmes voulurent utiliser la petite reine pour se déplacer et exercer une activité physique. Cette nouvelle opportunité vint soutenir leurs revendications d’autonomie et d’égalité des sexes. À partir des années 1890, les femmes obtinrent le droit de porter une tenue adéquate pour circuler en bicyclette, alors que le port du pantalon leur était toujours interdit par la loi.

4 Culotte zouave bicyclette femmeInfographie : Création Romu

Même si la jupe longue se révélait inconfortable pour pédaler, les femmes ne pouvaient envisager d’autres solutions vestimentaires, car le poids de l’opinion publique et des regards réprobateurs, souvent masculins, pesaient sur elles. Il fallut trouver des subterfuges pour donner l’illusion d’une jupe ou d’une tenue convenant à la bienséance : la culotte de zouave, grâce à son ampleur et sa longueur au mollet, fut l’un des vêtements adoptés par ces pionnières de l’émancipation féminine. Encore une bataille au cours de laquelle le célèbre pantalon bouffant sut vaincre ses opposants avec subtilité.

Provenant de l’argot militaire, les expressions consacrées autour du terme zouave soulignent, dans un langage familier, le caractère inhabituel et hors norme du personnage : faire le zouave qui signifie faire le pitre et perdre son temps en niaiseries ou un drôle de zouave qui met en évidence le côté extravagant du comportement de quelqu’un. La singularité de l’uniforme du zouave et l’originalité de ce fantassin à nul autre comparable expliquent, peut-être, cette idée de drôlerie qui s’est glissée dans l’imaginaire collectif et dans l’utilisation de ces expressions plutôt péjoratives et réductrices. Mais, c’est passer sous silence, un peu vite, l’héroïsme et la loyauté de ces combattants, sans oublier l’ardeur et la discipline qui les menèrent vers la gloire, en défendant bien souvent des intérêts sur des territoires étrangers et bien éloignés de leur pays d’origine.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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3 Réponses

  • Jean Gilet sur mai 16, 2016, 10:08:24

    Encore bravo pour le beau texte et les illustrations. A partir de maintenant, par respect pour les zouaves, je ferai moins le pitre.Amitiés.

    Répondre àJean
    • EmRoy sur mai 16, 2016, 13:42:21

      Bonjour Jean,
      Merci de ce sympathique clin d’œil, je n’avais pas trouvé d’autres moyens pour te faire comprendre qu’il fallait un peu de sérieux dans la vie…:) Mais bon, ne change pas trop tout de même et continue à faire rire ton monde! Bien amicalement. EmRoy

      Répondre àEmRoy

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