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Y pour yukata


Si l’ABC de l’Abécédaire insolite n’a nécessité aucune gymnastique cérébrale particulière, ses trois dernières lettres, XYZ, demandent, en revanche, des aptitudes de contorsionniste pour les illustrer, tout en respectant la thématique donnée. Il n’y a qu’au scrabble que ces lettres sont une bénédiction! Le sort exceptionnel du X va légèrement déteindre sur l’Y qui ne dispose d’aucun mot francophone pour s’habiller correctement. Néanmoins, en proche parent du kimono qui a été adoubé par Le Grand Robert, le yukata, toujours prêt à s’enflammer pour les feux d’artifice ou à se ressourcer dans des eaux chaudes régénératrices, va nous dévoiler tous ses secrets.

1 Illustration yukata_L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Sorte de kimono d’été, le yukata arbore une allure plus décontractée que son aîné. Porté autant par les hommes que les femmes, le yukata signifie « vêtement de bain » et le mot lui-même dérive du terme yukatabira qui désignait un kimono non doublé (hitoe) ou une sorte de vêtement léger en lin qui se portait pour le bain. Coutures droites, manches larges et cotonnade sont les caractéristiques majeures de sa confection.

La parenté entre le yukata et le kimono est manifeste. Vêtement traditionnel emblématique du Japon, le kimono fit son entrée dans la garde-robe japonaise à la période du régime Muromachi (1336-1573). L’évolution de son style, au fil du temps, résulta principalement de la volonté de souligner le statut social et la fonction de son propriétaire. Les règles régissant l’art et la manière de le porter furent fixées durant l’ère d’Edo (1603-1868) — ou période Tokugawa du nom du shogun, le général en chef des armées de l’époque, qui instaura ce nouveau régime — et n’ont guère changé depuis le XVIIIe siècle. Considéré comme un kimono d’été, le yukata est apparu il y a environ mille ans. Ce sont les nobles qui le portaient alors pour le bain, la serviette de bain n’étant pas encore en usage au Japon. Son origine est donc liée aux activités d’hydrothérapie que les Japonais pratiquaient dans les onsen, les sources d’eaux chaudes japonaises, pour lesquelles ils portaient un yukatabira. Cette pratique thermale s’étant popularisée, la tenue de lin initiale fut remplacée par le yukata en coton, plus pratique à l’usage. Également d’un prix beaucoup plus abordable que le kimono, le yukata se démocratisa durant la période d’Edo, dont les lois interdisaient toutes formes d’extravagance ou d’excès au quotidien.

Au cours des siècles, notamment avec la mondialisation, l’occidentalisation des modes vestimentaires et l’intensification du rythme de vie, les vêtements traditionnels et costumes régionaux ont perdu du terrain. Bien qu’ils soient tous deux des tenues classiques partageant certaines caractéristiques telles que l’apparence et la coupe, le kimono et le yukata ne sont pas jumeaux pour autant. Même s’ils furent touchés l’un et l’autre par ces évolutions temporelles, c’est peut-être le kimono qui en subit les effets immédiats en raison de certains particularismes. Il se distingue, notamment, par son histoire plus ancienne et le poids de la tradition qui le destinait à rester la tenue des occasions exigeant un certain cérémonial. Le kimono est donc de toutes les grandes sorties, celles qui recèlent une connotation très officielle, et varie en fonction du statut de celui qui le porte et du type d’évènement célébré : Nouvel An, cérémonie du passage à la majorité — à 20 ans pour les jeunes Japonais, célébré chaque année au mois de janvier — remise de diplômes, mariage et enterrement. La dimension de ses manches, plus amples, qui tombent jusqu’au niveau des genoux lui donne aussi un caractère plus majestueux et protocolaire. L’usage du kimono tout au long de l’année influe sur le choix des étoffes utilisées, brocart, soie ou lainage selon la saison, voire matelassage pour l’hiver, ce qui induit une fabrication plus onéreuse. Comme le port du kimono obéit à des règles précises, revêtir cette tenue de manière conforme s’avère une opération complexe, qu’il s’agisse des diverses sous-couches ou des accessoires à assembler tels que kimono de dessous ou juban, obi, obiage et obijime. S’apprêter nécessite souvent l’intervention d’une tierce personne, tout comme l’entretien du kimono lui-même, surtout s’il a été cousu à la main, sans parler de l’espace nécessaire à son rangement, car tous les éléments qui concourent à sa mise en place le rendent encombrant.

3 Yukata hommeInfographie : Création Romu

Le yukata a emprunté son style au kimono, tout en le simplifiant pour un usage plus quotidien. Comme il n’est pas doublé, c’est la tenue idéale de la saison estivale illuminée par les grands feux d’artifice et embellie par les yukata en fleurs, période qui s’étend de juin à fin août. Les cotons utilisés sont ornés de motifs plus simples que ceux du kimono : ils privilégient les impressions florales et les couleurs vives pour les femmes, les motifs géométriques ou rayures dans des tons neutres, des gris, des noirs et des bleus foncés, pour les hommes. Même s’il est parfois fait en lin ou en chanvre, le coton reste la matière principale, du fait de sa légèreté et de sa fraîcheur, car parfaitement adapté à l’été. L’absence de doublure et de kimono de dessous (juban) facilite grandement son entretien (lavage et rangement). Sa nature plus décontractée permet au yukata d’être associé aux moments de détente : en citadin raffiné, le yukata de jour fréquente le onsen, le bain thermal japonais, dont les sources chaudes d’origine volcanique aux vertus curatives lui procurent un grand bien-être; le yukata de soir invite à la détente chez soi ou devient pyjama pour se fondre dans la nuit. Cette simplicité se niche aussi dans les manches qui sont moins volumineuses et s’arrêtent aux hanches, même si, sur ce plan, les tenues masculine et féminine diffèrent : pour l’homme, les manches du yukata se prolongent de 10 cm à partir de la couture de l’emmanchure, alors que pour la femme, le prolongement est de 20 cm.

Comparativement au kimono traditionnel, le yukata est moins onéreux, mais son prix peut varier selon la toile de coton choisie : tissu teint, tissé ou imprimé, l’augmentation étant manifeste pour les cotonnades teintes ou tissées dont l’étoffe est aussi belle à l’envers qu’à l’endroit. Les imprimés sont plus abordables, mais moins authentiques, même s’ils présentent des motifs vaguement japonais, parce qu’ils sont souvent fabriqués en Chine. La simplicité s’exprime aussi sur le plan de l’habillement : le yukata est plus facile et pratique à revêtir, car les pièces accompagnant le kimono habituellement ne sont pas nécessaires (juban, obi large, obiage et obijime). Avec le yukata, la ceinture obi étant plus étroite, elle est pliée et arrangée autour de la taille, puis fermée par un nœud simple fait à la main et porté dans le dos, manipulations qui nécessitent un peu de dextérité, mais s’exécutent sans aide extérieure. Chez certains fabricants, la modernité va jusqu’à proposer des obis comprenant un nœud déjà monté et cousu sur la ceinture, une sorte de prénoué comme pour les nœuds papillon occidentaux. Comme pour le kimono, il est essentiel de respecter le sens prescrit pour croiser les pans de son yukata, côté gauche sur côté droit, une erreur en la matière pouvant être fatale : le pan droit n’emprisonne le pan gauche que dans un seul cas de figure, lorsque la personne est morte !

2 Yukata femmeInfographie : Création Romu

Compte tenu de sa simplicité et de sa légèreté, le yukata se révèle bien moins contraignant à porter que le kimono et il peut donc s’afficher tout à son aise au quotidien, durant l’été. Il se révèle adepte de balades, friand de cinéma, et inconditionnel des matsuri, ces festivals et fêtes populaires estivales qui animent de nombreuses localités au Japon. Ils se déguisent aussi en touriste, lorsque les ryokan, les auberges traditionnelles japonaises, fournissent ce vêtement typique à leurs clients pour sortir en soirée ou dormir. Avant de sortir, monsieur Yukata chaussera des geta, ces sandales japonaises à semelle de bois lisse et plate, reposant sur un ou deux crans de hauteur variable pour certains modèles, dont l’esprit estival est parfaitement adapté au yukata. D’usage courant, les geta n’ont ni pied droit ni pied gauche et sont réputées favoriser une posture idéale du corps, tout en stimulant certains points de digitopuncture, grâce aux brides matelassées qui passent entre le gros orteil et le deuxième orteil du pied. Les geta s’enfilent de préférence pieds nus, sans tabi qui sont les chaussettes traditionnelles en coton portées avec le kimono, en hiver. Comme le yukata se porte bien au-dessus de la cheville, ces sandales font également l’objet de tous les soins, tant en matière de fabrication, que de créativité et de confort. Monsieur Yukata pourra également compléter sa tenue avec des accessoires tels qu’un éventail et un kinchaku, un petit sac pour transporter ses affaires (portefeuille, lunettes, etc.) un peu à l’image du sporran pour le kilt.

4 Yukata femme et getaInfographie : Création Romu

Si la mode occidentale a imprégné le milieu des affaires à l’échelle internationale, faisant du costume traditionnel une tenue réservée à des occasions spécifiques, l’univers de la haute couture connaît, lui-aussi, cette influence inverse et trouve son inspiration dans des courants exotiques. Le yukata est un des exemples de vêtement dont le raffinement simple et seyant stimule l’imaginaire des créateurs, ne serait-ce qu’au travers de ses manches dont l’amplitude caractéristique habille une veste ou une blouse occidentales d’une élégance subtile et raffinée, à l’image de la silhouette gracile d’une geisha entraperçue au détour d’une rue de Kyoto.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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