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W pour robe à la Watteau


Autant dire que pour cette série sur les vêtements et accessoires de l’Abécédaire insolite, des mots en W, il n’y en avait pas un plein wagon! La pirouette risque de devenir à la mode, ça tombe bien, cet abécédaire en parle souvent. Adeptes du scrabble ou non, férus d’histoire ou non, misez sur le W, car il fréquente les Lumières du XVIIIe siècle et les grandes dames qui s’y promènent au gré de son style baroque et de ses merveilles rococo. La peinture convole avec la frivolité pour le meilleur et pour le pire, mais une fois pris, ce pli passa à la postérité, tout comme celui qui lui donna son nom et les robes qui se plièrent à cette mode.

1 Illustration_L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le terme robe englobe plusieurs concepts : il évoque la toge masculine sous l’Antiquité et l’habit porté par certaines professions (magistrats, avocats) ou fonctions (cardinaux, prêtres, professeurs d’Université, etc.). Toutefois, cette chronique concernera l’attribut féminin qui est «composé d’un corsage et d’une jupe d’un seul tenant», comme le décrit le Larousse. L’étymologie du mot robe remonte au XIIe siècle, selon Le Grand Robert, et provient du terme germanique rauba signifiant butin en ancien français. Le dictionnaire souligne, en outre, que ce terme aura souvent ce sens jusqu’au XVIe siècle. La parenté avec le verbe allemand rauben qui signifie voler, dépouiller, piller se retrouve d’ailleurs dans le verbe français dérober, soit dépouiller quelqu’un de son butin (ou de son vêtement).

Au cours des siècles précédents, les artistes ont été fascinés par les tendances vestimentaires de leur époque. Leur sens de l’observation et leur acuité en la matière leur ont permis de restituer fidèlement les courants et les détails précis des habits portés par leurs contemporains. L’interrelation entre ces deux univers s’exprime pleinement dans le cas de la robe à la Watteau qui illustre l’influence réciproque entre la mode vestimentaire et la peinture.

2 Peintures J.A. WatteauL’enseigne de Gersaint et Les Deux cousines, Jean-Antoine Watteau (1684-1721) — Infographie : Création Romu

Cette désignation fait référence au peintre français du XVIIIe siècle, Jean-Antoine Watteau (1684-1721). Dans ses œuvres, il a fréquemment représenté des femmes portant les tenues à la mode de l’époque, appelées robes à la française, dont le dos était formé de fronces partant des épaules, qui devinrent, sous Louis XV, des plis réguliers, plats et profonds, les fameux plis à la Watteau. Aimant revêtir ses modèles de cette gracieuse tenue, il en devint le chantre d’une certaine manière. C’est la peinture qu’il réalisa, en 1720, pour la galerie d’art de son ami Edmé-François Gersaint, L’enseigne de Gersaint, qui lia à jamais le patronyme du peintre à ce type de robe, puis d’autres suivirent tel le tableau intitulé Les Deux cousines. Jean-Antoine Watteau incarne à merveille l’esprit de son siècle épris de romantisme bucolique, de marivaudage et de ce raffinement à la française qui transparaît dans les vêtements féminins. C’est certainement pour cette raison que les historiens firent un parallèle entre le particularisme de ces plis apparaissant dans l’œuvre du peintre et l’artiste lui-même, en leur attribuant son nom.

3 Robes volantes_1715-1740Infographie : Création Romu

La robe à la Watteau s’épanouit durant tout le règne de Louis XV, qui n’a que cinq ans à la mort de Louis XIV, son arrière-grand-père, en 1715. En ce début de XVIIIe siècle, l’étiquette sous la Régence du duc d’Orléans s’assouplit, et les dames de la cour en profitèrent pour arborer cette tenue qui défraya la chronique sous sa forme volante ou battante, de 1715 à 1740, car elle s’inspirait des déshabillés portés à la fin du règne précédent. Scandale et succès allèrent de pair dans cette mode qui fit de la robe volante l’objet de toutes les attentions. Panier circulaire maintenu par des jupons sous la robe, corsage ou corps à baleine visible, car la robe n’était fermée qu’à moitié sur le devant, autant de détails qui faisaient la particularité de cette version battante. Confectionnée dans des soieries aux motifs riches, imposants et denses, souvent des impressions florales, la robe volante comportait aussi des manches dites en raquette et, dans le dos, les fameux plis à la Watteau partant de l’encolure et s’épanouissant en une sorte de longue cape, dont la traîne balayait le sol.

Lassée de frayer avec l’indécence, la robe volante s’éclipsa laissant sa place à la robe à la française qui régnera de 1740 à 1774. Cette dernière conserve le manteau long qui tombe en s’évasant telle une courte traîne effaçant les empreintes laissées dans le sillage de sa propriétaire. Les plis à la Watteau façonnent encore l’arrière de la tenue et le panier — ossature indispensable à l’effet de contraste recherché pour souligner la finesse de la taille et les hanches — reste présent, mais devient ovale. En revanche, le corsage s’ajuste au buste enserré dans le corps à baleine qui montre la pièce d’estomac assortie à la jupe, ces deux éléments recevant toutes sortes de frivolités, de bouillonnés, de ruchers et autres falbalas pour rehausser le devant de la tenue.

4 Détails corsage-plis WatteauPhoto au centre : Julie Ansiau pour Vogue — Infographie : Création Romu

Des manches pagodes qui vont en s’élargissant du coude au poignet finalisent gracieusement le corsage, d’autant que leur sont ajoutées des engageantes, des manchettes amovibles en dentelle ou en mousseline de coton brodé. Comparativement à son aînée, la robe à la française évolua vers plus de simplicité et fut, peu à peu, fabriquée dans des taffetas unis, brillants et moirés. Compte tenu du métrage d’étoffe nécessaire à sa confection et des passementeries ajoutées — volants de dentelle ou d’étoffe, rubans, galons, lacets, véritables fleurs, etc. —, elle s’avérait coûteuse et restait l’apanage de la noblesse et de la haute bourgeoisie. En outre, la complexité de la tenue et des dessous comprenant le panier et le corset à lacer de l’intérieur exigeait l’intervention d’une servante, ce qui impliquait un certain rang social. Ce surnom de robe à la française lui vient de sa naissance à la cour de Louis XV, dont la mode et le style dépassèrent largement l’hexagone et influencèrent toute l’Europe. Durant le règne de Louis XVI, la robe à la française connut encore de belles heures, mais elle prit des allures de cérémonie. Elle fréquentait le théâtre, s’adonnait au menuet lors d’un bal ou s’exhibait très officiellement devant le roi, à la cour. Cette tenue d’apparat n’avait plus que deux paniers maintenus, sous la jupe, par une toile et étalés à la hauteur des hanches. Ces paniers à coudes, comme on les appelait, permettaient aux élégantes de reposer les leurs, en une pose gracieuse, entre deux conversations. Pour le quotidien, les dames de la haute société choisissaient des tenues dont la conception était plus simple et plus sobre; seuls la qualité et le raffinement des étoffes soulignaient la fortune et le rang social.

5 Robes à la francaise_1740-1774Infographie : Création Romu

C’est ainsi que la robe à la polonaise fit son entrée dévoilant ses chevilles en journée; puis, sous l’influence anglaise, la robe redingote exhiba son jabot de dentelle et la robe à l’anglaise son indienne parée de son fichu. La robe à la française quitta définitivement la scène, elle avait vécu, tout comme ses lettres de noblesse, car la Révolution était en marche.

Si l’art et la mode sont interreliés, il existe un phénomène identique entre la mode et l’histoire. La récurrence de tendances passées — à l’instar de l’éternel retour de la salopette, du nœud papillon ou de la lavallière — montre bien la fascination que certains habits ou accessoires exercent sur l’imaginaire des créateurs qui, collection après collection, les font revivre. Forts de leur intemporalité, ces vêtements connaissent des cures de jouvence dont plus d’un mortel pourrait être jaloux. Détail dans l’histoire de la mode, les plis à la Watteau ne font pourtant pas exception à la règle, et les grands couturiers ont régulièrement agrémenté leurs créations de ce type d’ornement. Vers 1870, ce sont les blouses des élégantes, ou les longues jupes de leurs costumes de promenade, qui se parent de plis à la Watteau. Ensuite, un an avant la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, ces détails sont à nouveau à l’honneur sur les corsages féminins et réapparaîtront quelques années après la fin du conflit. Comme une nostalgie du rayonnement de la culture française qui éclaira le XVIIIe siècle de ses Lumières, un peu partout en Europe, la robe à la française fait de l’œil à la haute couture des années 90. La créatrice anglaise Vivienne Westwood en produisit une interprétation plus contemporaine dans ses collections de 1991 et 1996 avec, entre autres, une «robe du soir asymétrique en gros grain métallique violet et taffetas de soie rouge». Cette réalisation fut, d’ailleurs, présentée lors de l’exposition Le XVIIIe au goût du jour, couturiers et créateurs au Grand Trianon organisée conjointement par le château de Versailles et le musée Galliera, en 2008. Installée dans les appartements du Grand Trianon, cette exhibition permit aux visiteurs de déambuler dans un univers où les frontières du temps semblaient avoir été abolies. La magie de la scénographie mêlait réalisme des habits anciens et tonalité authentique des créations contemporaines.

6 Haute couture_plis WatteauPhotos à partir du centre et à droite : EPV/ J-M Manai, C Milet, Marcio Madeira/Zeppelin — Infographie : Création Romu

Dans cette représentation théâtralisée de la mode, une cinquantaine de modèles prêtés par des grands noms du prêt-à-porter et de la haute couture, dont Karl Lagerfeld avec une robe créée en 2005 pour Chanel, donnaient la réplique à leurs ancêtres, costumes et accessoires du XVIIIe siècle. Ce dialogue témoigne de l’intérêt et de la fascination que ce siècle exerce, encore et toujours, sur l’imaginaire artistique. Littérature, théâtre, cinéma ou mode, autant de domaines que le style rococo et celui de ses élégantes captivent par le biais, notamment, de figures emblématiques telles que Madame de Pompadour, Madame du Barry ou Marie-Antoinette, dont les excès d’artifices et de frivolité semblent continuer à nourrir nombre de fantasmes artistiques et créatifs. Mais, il est vrai que le XVIIIe siècle a donné l’une des premières personnalités de la haute couture française, Rose Bertin, une marchande de modes installée rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris, devenue «Ministre des Modes» de Marie-Antoinette. Ses pairs du XXIe siècle peuvent bien lui rendre hommage en intégrant ce patrimoine historique à leurs collections contemporaines.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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