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U pour uniforme


Lettre U oblige, il fallait bien trouver une pirouette pour éviter de faire l’inventaire de tous les uniformes de la terre dans cet abécédaire! Après avoir éliminé la police (complexe), l’armée (rébarbatif), le facteur (en voie de disparition) ou l’école (trop polémique), la voie des airs s’est imposée, non pas pour ces messieurs les pilotes, mais pour leurs précieuses aides féminines. Non seulement cette chronique fera preuve de discrimination et de sexisme, en ne traitant que de la tenue féminine, mais elle parlera également de ces attitudes discriminantes subies par les hôtesses de l’air. Cet article prendra donc de la hauteur pour rendre hommage à ces professionnelles qui ont fait de leur radieux sourire une terre d’accueil en plein ciel.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Les dictionnaires précisent que le port de ce vêtement, à la coupe et aux couleurs réglementées, est imposé aux personnels de divers corps administratifs étatiques ou groupes professionnels (facteurs, pompiers, pilotes, etc.). L’origine du terme uniforme (1361) vient du mot uniformis (pour unus et forma) signifiant « qui a une seule forme simple ». Avant d’endosser l’uniforme d’hôtesse, voici un bref rappel concernant la fonction, ce que Le Grand Robert officialise ainsi : « jeune femme, jeune fille chargée de veiller au confort, à la sécurité des passagers, de leur servir les repas, les boissons, de s’occuper des enfants voyageant seuls, etc., dans les appareils des compagnies de transport aérien. » Si l’expression complète hôtesse de l’air — fréquemment raccourcie à hôtesse — est répandue en France et dans les pays francophones européens, au Québec et au Canada, c’est la désignation agente de bord qui prédomine. Sur le plan étymologique, l’expression hôtesse de l’air atterrit dans Le Grand Robert vers 1950, mais son origine provient des termes hostesse ou ostesce (en vieux français du XIIe siècle) signifiant aubergiste, eux-mêmes issus du latin hospes-hospitem pour « celui qui donne ou reçoit l’hospitalité ».

Il est difficile d’imaginer un avion de ligne n’ayant que des hommes pour agents de bord, voire les pilotes eux-mêmes. Et pourtant, ce fut le cas au début du XXe siècle, alors que l’aviation américaine commençait tout juste à décoller avec de petits avions transportant principalement du courrier et peu de passagers. Pour les audacieux qui s’y risquaient alors, c’était une aventure chaotique conduite par des pilotes dont l’unique préoccupation était de délivrer les consignes de sécurité avant le décollage et de livrer leur cargaison postale à bon port. Aucun service aux passagers n’était prévu! Dans les années 1920, les avions s’agrandirent et le nombre de passagers aussi. Les compagnies aériennes embauchèrent des agents de bord et des préposés aux passagers pour porter leurs bagages, prendre leurs billets et rassurer les plus anxieux. C’est le 15 mai 1930, sur un vol Oakland/San Francisco-Chicago, qu’apparut la première femme dans ce paysage essentiellement masculin : l’infirmière et pilote Ellen Church, alors âgée de 25 ans. Bien que son souhait initial fût de piloter un avion, ce n’est pas cette proposition que les dirigeants de la Boeing Air Transport (BAT) retinrent, mais sa suggestion d’engager des infirmières pour s’occuper des passagers et les rassurer. En effet, l’objectif des compagnies aériennes était de détourner la clientèle des trains vers leurs avions, en les convainquant que prendre l’avion n’était pas dangereux. Confrontée au machisme du secteur, Ellen Church avait peu de chance d’être nommée pilote, mais elle parvint à se faire engager, avec 7 autres infirmières, comme hôtesse de l’air, durant une période d’essai de 3 mois.

Photos en haut à gauche et au centre : les 8 pionnières de BAT et Ellen Church — Infographie : Création Romu

Essai transformé pour ces huit Dames du Ciel et pour la compagnie BAT devenue United Airlines par la suite. D’autres concurrents les imitèrent rapidement et recrutèrent aussi des femmes. La féminisation de la profession visait à donner une image rassurante : une hôtesse saurait prendre soin des passagers comme une mère le ferait avec ses enfants ou une infirmière avec ses malades. L’augmentation des offres et l’attrait financier n’avaient d’égal que les critères de recrutement draconiens et parfaitement sexistes : l’âge des candidates devait se situer entre 21 et 26 ans et leur poids entre 45 et 55 kg ; elles devaient être menues, jolies, célibataires, et infirmières diplômées. De véritables mannequins pour la vitrine de ces compagnies aériennes! Au départ, ces pionnières avaient une allure plutôt militaire en raison de leur uniforme qui reflétait l’histoire des premiers aviateurs étroitement liée à celle de la Défense. La tenue des hôtesses s’alignait donc sur celle des soldats : couleurs sombres, tailleur strict et droit, dont la veste était ornée de boutons en laiton et de faux insignes, le tout parfaitement approprié au salut militaire requis à l’arrivée du commandant de bord et des pilotes. À cette époque, aucune compagnie aérienne ne sortait du rang : leurs soldates de l’air livrèrent un combat dévoué, dans leur tenue uniforme, jusqu’à la fin des années 50.

En 20 ans, la fonction s’est implantée durablement dans le transport aérien, ayant acquis ses lettres de noblesse, tant auprès des compagnies que de leurs passagers ou de leurs candidates potentielles. Durant la période de l’après-guerre et jusqu’au début des années 60, cette notoriété contribua à l’évolution de l’uniforme des agentes de bord qui devint plus féminin au fil du temps, d’autant que les transporteurs aériens réalisèrent pleinement le potentiel commercial lié à leurs hôtesses et à leur pouvoir de séduction. Gaines, hauts talons, toque et gants blancs furent, au départ, réglementaires. Puis, la règle s’assouplit et l’uniforme laissa apparaître des robes plus simples au design souvent séduisant portées avec des accessoires raffinés. À la fin des années 60, la silhouette de la secrétaire en tailleur-jupe crayon est remisée, car une nouvelle tendance se dégage, à l’instar des changements sociétaux et des mouvements libertaires qui agitent l’époque : le sexe est vendeur (sex sells).

Photos de gauche : compagnie Southwest Airlines — Infographie : Création Romu

L’idée hautement sexiste qui prône la femme-objet (de convoitise) consiste à appâter les passagers, notamment les hommes d’affaires nombreux à voyager dans le cadre de leur profession. L’uniforme se raccourcit dévoilant des jambes en mini-jupe ou mini-short et se décline dans des couleurs et des motifs franchement psychédéliques : vert pomme, violet, rose tyrien, rayures et pois, motifs géométriques ou arabesques hippies. Bienvenue dans les années 70! Pas étonnant que l’hôtesse de l’air ait été propulsée au stade de véritable mythe. Elles acquièrent d’ailleurs une réputation de filles faciles très libérées, étiquette renforcée par les publicités provocantes et à double sens des compagnies aériennes. Sexisme et phallocratie à leur apogée ! À partir des années 1990, retour au classicisme confortable, l’uniforme des hôtesses prend alors des allures de vêtement professionnel et réintègre les normes plus sobres du monde du travail (renvoyant aux oubliettes tout reste de fantasme).

La volonté de soigner leur image pousse les compagnies aériennes à choisir de grands noms de la haute couture pour signer leurs uniformes. La vitrine que sont les hôtesses, sortes de mannequins de l’air, ne pouvait échapper aux créateurs qui saisissent l’opportunité pour imprimer leur marque dans le ciel. Dans les années 90, Giorgio Armani créa l’uniforme du personnel navigant d’Alitalia ; Emilo Pucci dessina, entre autres, celui de la compagnie australienne Qantas et Nina Ricci celui de Cathay Pacific. D’autres s’y essayèrent aussi tels des Valentino, Hermès, Mary Quant ou, plus récemment, Vivienne Westwood pour Virgin Atlantic. Par cette signature haut de gamme, les compagnies tentent de se démarquer, en privilégiant souvent l’esthétisme au détriment du confort, même si les uniformes s’adaptent aux deux saisons majeures que sont l’hiver et l’été.

De gauche à droite : Dior (1963), Balenciaga (1969), Christian Lacroix (2005) pour Air France — Infographie : Création Romu

En matière de style et d’élégance intemporelle, Air France l’emporte souvent, d’autant que depuis 50 ans, elle a fait appel aux plus grands : Pierre Balmain, Balenciaga, Nina Ricci ou Christian Dior, en 1963, avec une tenue d’été bleu ciel charmante et très féminine. En 2005, la nouvelle collection signée Christian Lacroix mêle bleu marine ou bleu ciel et rouge pour les accessoires, gants de cuir, foulard mutin et gros nœud ceinturant la robe portefeuille sur le devant, cet uniforme volant toujours en 2016.

Le créateur Emilio Pucci a officié pour plusieurs compagnies aériennes, dont Braniff International à Dallas (Texas), pour laquelle il a créé 6 collections de 1965 à 1974. L’une d’entre elles se révéla très avant-gardiste et totalement en accord avec la vision futuriste qui imprégnait les tendances de l’époque (même si l’accroche publicitaire d’un goût douteux et sexiste parlait de strip-tease de l’air). Non seulement le design, les motifs géométriques et les couleurs étaient révolutionnaires, mais l’esprit interchangeable des tenues aussi, celui-ci permettant à l’hôtesse d’ôter certaines parties au fur et à mesure du voyage, en fonction de son activité du moment.

Emilio Pucci (1965) pour Braniff International — Infographie : Création Romu

Si la griffe d’Emilio reste gravée dans les mémoires, c’est surtout en raison du casque spatial conçu à l’occasion. Il s’agissait d’une sorte de bulle en plastique transparent destiné à protéger la coiffure ou le chapeau des hôtesses du froid et de la pluie durant leur trajet sur le tarmac (les ponts aériens n’existant pas encore). Autant dire que l’accessoire suscita nombre de controverses, les utilisatrices se plaignant, notamment, de ne plus entendre grand-chose, une fois dans leur bulle.

Comment clore cette chronique sur l’uniforme des hôtesses de l’air sans parler de la Pan Am et de sa gent féminine qui a nourri l’imaginaire collectif américain et les médias? Hormis la série télévisée, diffusée en 2011 et 2012 en Amérique du Nord, qui leur a été consacrée, c’est l’une des scènes d’un film de Stephen Spielberg, Catch me if you can ou Arrête-moi si tu peux (2002) qui démontre l’impact immédiat de cet uniforme. Cette histoire (vraie) retrace la cavale, dans les années 50, du jeune et très brillant Frank Abagnale Jr., alias Leonardo DiCaprio, l’un des faussaires les plus recherchés pas le FBI. Virtuose du déguisement et de la contrefaçon, Frank va déjouer les nombreuses tentatives de l’agent Carl Hanratty (Tom Hanks) qui essaie de l’arrêter pour ses multiples escroqueries. Dans cette course poursuite qui va crescendo, Léonardo se travestit en pilote de ligne et trouve un subterfuge pour échapper, une fois de plus, au nez et à la barbe de Tom et de ses collègues. Protégé par un bouclier de ravissantes hôtesses de la Pan Am, Léo le-pseudo-pilote entrera incognito dans l’aéroport, sa bande faisant pourtant l’objet de tous les regards, ceux des hommes et voyageurs masculins remplis de convoitise…

« Catch me if you can », Stephen Spielberg , Dreamworks, 2002 — Infographie : Création Romu 

En ce début de XXIe siècle, le mythe s’étant assagi, cela permet aux hôtesses de ne plus devoir jouer les filles de l’air face aux avances masculines et de remplir dignement leur mission d’accueil et d’assistance aux passagers. Merci, Mesdames, de votre dévouement!

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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