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T pour tuque


«Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver.» Ces premiers mots de Gilles Vigneault dans sa chanson Mon Pays évoquent à eux seuls l’essence du Québec, cette province canadienne qui vit au rythme d’une nature exceptionnelle et unique, souvent tributaire d’un climat rude. Pas étonnant que la tuque s’y soit installée, non pas dans la ville éponyme en Haute-Mauricie — celle dont le nom provient du pic conique aux abords de La Tuque —, mais dans la Nouvelle France du XVIIIe siècle. La tuque a l’instinct protecteur et le cœur sur la main : toujours prête à réchauffer les têtes ou les nouveaux arrivants; la tuque est solidaire et ne fait pas de différence entre un pure laine et un immigrant; pourtant, c’est la laine qui la rend véritablement authentique. Alors, attachez votre tuque pour une glissade dans le temps ou sur la glace, au gré de la fantaisie de cet abécédaire!

 ©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

C’est une évidence, la tuque est une Canadienne française que Le Grand Robert décrit comme un « bonnet de laine à bords roulés, en forme de cône surmonté d’un gland ou d’un pompon. » C’est donc l’accessoire indispensable de l’hiver, notamment au Québec, l’une des provinces du Canada. L’étymologie semble plus incertaine et plusieurs théories coexistent. La version du Grand Robert indique que le terme tuque pourrait être une variation du mot toque, ce qu’une autre source officielle reprend en soulignant, toutefois, que le dérivé tuque résulte de l’influence des premiers colons qui s’installèrent en Nouvelle France, au début du XVIIIe siècle. Selon le dictionnaire québécois Usito, les origines du terme remonteraient à 1726 et proviendraient du mot préindo-européen tukka signifiant courge et colline, appellation que certains dialectes du sud-ouest français auraient conservée pour désigner une colline arrondie. Ces explications ne semblent, pourtant, pas convaincre l’illustrateur historique Francis Back, dont les images sur la Nouvelle France n’ont d’égales que les connaissances accumulées par son travail de fourmi chercheuse. Dans un article rédigé pour Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec (N° 53, printemps 1998), le dessinateur n’exclut pas la piste de la toque, mais ayant approfondi ses recherches, notamment en France et dans des archives notariales du Québec, il envisage une autre possibilité : un rapprochement du terme tuque avec l’expression bonnet à la turque. En 1726, un notaire de la ville de Trois-Rivières mentionnait le nom tuque dans l’inventaire des biens d’un cultivateur de la région.

Portrait : Martine Ouellet, artiste-peintre (Lévis) — Infographie : Création Romu

Pourtant, 10 ans plus tôt, en 1716, ce même notaire faisait état de bonnets à la turque dans un autre inventaire. À la fin du XVIIe siècle, cette coiffe semblait déjà appréciée, car elle apparaît plusieurs fois dans des documents montréalais. Ce bonnet à la turque en laine rouge n’avait de turc que le nom, car il était fabriqué à Marseille ou à Orléans. Cependant, il faisait l’objet d’une exportation massive vers les pays arabes, d’où son appellation de bonnet de Turc ou à la turque. En outre, il avait d’autres adeptes, comme les marins qui le portaient couramment ou les habitants de La Nouvelle France que l’on approvisionnait régulièrement par bateaux. Même si le terme tuque n’est officiellement enregistré qu’en 1746, la théorie d’un glissement de l’expression à la turque vers la désignation globale de tuque semble très plausible : dans les deux cas, il s’agit d’une coiffe et la consonance des deux noms est évidente. Ainsi pour les observateurs et les militaires fraîchement débarqués en Nouvelle France, la tuque rouge est indissociable du costume de l’habitant, quelle que soit la région où il s’est installé, image immortalisée par celle du vieux patriote de 1837 incarnant le peuple québécois en devenir. Si les historiens soulignent la présence de bonnets bleus dans la mouvance insurrectionnelle des patriotes du XIXe siècle, ils restent, cependant, circonscrits à la région montréalaise. Le bleu ne parviendra pas à détrôner l’indéracinable tuque rouge incarnant l’essence québécoise.

Photos : © Beardo® — Infographie : Création Romu

Bien entendu, la tuque du XXIe siècle a évolué et ne se limite plus au rouge ou au bleu. De nouvelles matières synthétiques concourent à sa fabrication ; ses couleurs, ses motifs et son design font preuve d’originalité et de renouveau pour s’adapter aux goûts et aux modes actuelles. D’ailleurs, la tuque a de l’humour à revendre et va jusqu’à cacher son originalité dans une barbe amovible et réglable par des boutons. Ciblant les amateurs de sports d’hiver tels que surf des neiges, ski, raquettes et randonnées, ou les adeptes de hockey et des clubs de la LNH (Ligue nationale de hockey), cette tuque à barbe se décline dans différents tons (marron, noir, gris, roux, etc.) et diverses formes (rase, bouclée ou longue façon viking). Femmes et enfants à barbe ne sont plus un anachronisme avec l’entreprise canadienne Beardo qui commercialise, pour tous, ce produit un tantinet farfelu, mais protecteur par grand froid.

La laine reste une fibre noble dont la chaleur et l’authenticité s’avèrent réconfortantes en plein cœur de l’hiver. Elle est d’ailleurs au centre du mouvement 25 000 tuques lancé sur Facebook, en novembre 2015, par Zoomba, alias Danielle Létourneau, auteure et comédienne québécoise. Chaleur humaine et don de soi sont au cœur de son initiative, par le biais de la laine et de ce fait main. Sa devise Parce qu’au Québec, le seul véritable ennemi, c’est le froid est très révélatrice de la volonté d’ouverture sur l’autre, cet étranger immigrant qui fait peur actuellement. Émue par le sort de milliers de Syriens fuyant leur pays — la Syrie étant dévastée par la guerre, le pouvoir hégémonique d’un dictateur et l’aveuglement barbare d’extrémistes —, l’artiste a donc lancé un appel à ses compatriotes québécois et canadiens, en prévision de l’arrivée de 25 000 réfugiés au Canada.

Photos : Site 25 000 tuques réalisé par J. Dussot — Infographie : Création Romu

Son initiative citoyenne pour adoucir ce déracinement : collecter 25 000 tuques de laine tricotées à la main pour accueillir les nouveaux arrivants, en écho à la tradition québécoise qui souligne l’arrivée d’un nouveau-né par un petit bonnet en cadeau. Espérant initialement récupérer au moins 1000 tuques tricotées à la main, Danielle Létourneau et son projet en collecteront 12 398 distribuées aux réfugiés syriens par la Croix rouge et divers autres organismes. Chaque tuque remise à un réfugié syrien comporte un message d’espoir et de bienvenue de la part de celui ou celle qui l’a tricotée, pour symboliser sa nouvelle vie au Québec et au Canada. Ici, la chaleur humaine tient à un fil, celui de la pelote ou de la balle (en québécois) de laine utilisée pour confectionner la tuque. La couleur altruiste du mouvement a fédéré une véritable communauté. Ateliers de tricot, cercles de tricoteuses, commerces et musées servant de dépôts, autant d’exemples dans lesquels le Québec et le Canada ont servi de toile de fond à une réelle mobilisation humaine : il y avait des tricotuqueuses sur la Rive-Sud de Montréal, des communautés de tricoteuses à Alma, Drummondville, Gaspé et Laval pour le Québec, et dans le comté de Bruce-Grey-Huron, à Ottawa, à Muskoka et à Toronto pour l’Ontario, et même en Floride, grâce à des tricoteuses québécoises en vacances. On peut dire que cette communauté de généreux tricot-cœurs a su démontrer sa fibre tricotée serrée (expression québécoise qui signifie « très soudée, très unie »).

Crédit photo : Todd Easterbrook Photography — Infographie : Création Romu

Véritable institution au Québec, l’équipe des Canadiens de Montréal, enregistrée sous le nom officiel de Club de hockey canadien inc., fut fondée en 1909 et reste, à ce jour, la seule équipe ayant toujours joué depuis sa création. Les Canadiens font également partie des équipes fondatrices, en 1917, de la Ligue nationale de hockey (LNH), l’association sportive nord-américaine regroupant des franchises de hockey canadiennes et américaines. La notoriété dont jouissent les Canadiens repose sur leur longue histoire liée à Montréal et au hockey, sur leurs 24 victoires de la coupe Stanley, sur des joueurs émérites — ces Flying Frenchmen enviés par les anglophones ou les américains — tels Maurice Rocket Richard, Jean Béliveau et Guy Lafleur. Mais l’identité visuelle de l’équipe contribue également beaucoup au mythe des Canadiens : le trio bleu-blanc-rouge, d’abord, que le chandail (le maillot) des Canadiens, alias le Tricolore, déclinera régulièrement au fil de son évolution; le fameux logo CH dont le C se rapporte à club et le H à hockey (et non pas à Habs pour habitants, surnom qui fut donné aux Canadiens pour souligner leurs origines québécoises et leurs liens avec les terres de la Nouvelle France). Comme dans bien d’autres sports populaires, la franchise Club de hockey canadien inc. entretient son image et sa notoriété en proposant une vaste gamme de produits dérivés, marketing oblige! La glace et l’hiver étant au cœur de son univers, la tuque ne pouvait y échapper.

Crédit photo : Davina Muller Photography  (tuque des Canadiens) — Infographie : Création Romu

La tuque des Canadiens revêt donc une importance majeure pour les fans, surtout auprès des garçons et des adolescents qui marquent leur indéfectible loyauté à l’égard de leurs champions en la portant. Pour un jeune immigré au Québec, développer une passion pour les Canadiens de Montréal participe à son intégration et peut lui permettre de se fondre harmonieusement dans la masse de ses camarades à l’école : la tuque devient alors un signe de reconnaissance facilitant l’acceptation de sa différence.

Parler de tuques sans mentionner un grand classique du cinéma québécois serait impensable. Sortie en 1984, La Guerre des tuques est un film d’André Mélançon inspiré de La Guerre des boutons (1962), l’adaptation d’Yves Robert du livre de l’instituteur Louis Pergaud, La Guerre des boutons, roman de ma douzième année, publié en 1912. Le cinéaste français y célébrait l’enfance et son insouciance, filmant les nombreuses joutes auxquelles se livraient deux bandes d’enfants rivales. À l’image du film français, l’œuvre d’André Mélançon a eu un énorme succès, notamment auprès des jeunes générations québécoises des années 80-90. Trente après l’original, La Guerre des tuques s’anime à nouveau sous la houlette d’un autre réalisateur, celle de Jean-François Pouliot, en collaboration avec François Brisson, un cinéaste d’animation. Version rafraîchissante et empreinte de poésie, ce film évoque tout à la fois la magie des paysages enneigés, l’univers léger et parfois grave de l’enfance, l’ingéniosité et la candeur enfantines.

« La Guerre des tuques 3D », Jean-François Pouliot et François Brisson, CarpeDiem Film & TV, 2015 — Infographie : Création Romu

Seuls maîtres à bord, les enfants livrent une bataille quotidienne contre l’équipe adverse, mais également contre eux-mêmes, car ils doivent aussi affronter leur propre fragilité, régler leurs différends et dépasser leurs chagrins. L’instinct guerrier des uns est adouci par la maturité des autres, parce qu’après tout jouer à la guerre c’est une chose, mais comme le dit l’une des répliques cultes du film : La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal! La musique, les animations et les graphismes, le traitement féérique du fort, autant d’éléments qui donnent un caractère ludique et joyeux au film, comme un écho à la spontanéité et à l’impétuosité des personnages. Ici, pas de marionnettes ou de tours de passe-passe, pas d’effets grandioses à la Disney, et pourtant la magie opère! C’est évident, la tuque a su conserver son âme d’enfant.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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2 Réponses

  • François Abraham sur mars 31, 2016, 12:41:20

    Magnifique article qui associe étymologie, histoire, politique et tricot. Pas mal pour un petit accessoire vestimentaire… quoique si important!

    Répondre àFrançois
    • EmRoy sur mars 31, 2016, 15:55:24

      Bonjour François,

      Eh oui, petit, mais essentiel, surtout dans l’hiver québécois. Un mot qui a toute sa place dans la francophonie. Merci d’avoir pris le temps de lire cette chronique et de laisser votre commentaire. C’est toujours très encourageant un signe d’un lecteur averti, surtout s’il est positif. 🙂

      Répondre àEmRoy

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