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S pour salopette


Sari aux tonalités vives, sarouel au confort saharien ou sarrau à l’allure d’écolier bien sage, bien des mots auraient pu faire l’objet de cette chronique en apportant à l’Abécédaire insolite une touche d’exotisme ou une saveur de petite madeleine de Proust. Mais non, ce sera S comme simplissime, sympathique et solide! S comme succès, celui de l’ingéniosité au travail ou de l’éternel retour sur les podiums des créateurs. S comme silhouette, celle d’une petite mascotte ou d’un as du rire dont les sketches cultes font toujours sourire. En fait, c’est indiscutable : elle cache plus d’un tour dans ses poches, la salopette, quelle que soit sa vocation.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Lorsqu’il se met au travail, Le Grand Robert n’y va pas de main morte pour définir le terme salopette. Il parle tout d’abord du « vêtement de travail qu’on met par-dessus les vêtements pour éviter de les salir ». Il est utile de rajouter que cette « combinaison de travail était généralement en toile bleue », couleur qui joua un rôle non négligeable dans certaines expressions. À l’affût des réalités de son époque, Le Grand Robert ne pouvait omettre l’évolution qu’a connue la salopette devenue, dans un deuxième temps, un « vêtement d’enfant ou vêtement de sport, de fantaisie (notamment, pour femmes) formé d’un pantalon et d’un plastron assemblés par des bretelles ». Pour ce qui est de l’étymologie, le dictionnaire situe l’apparition du terme salopette en 1836, et met sérieusement les mains dans le cambouis, puisqu’il indique que son origine est le mot salop, au sens de « sale », ou l’adjectif salope, auquel fut rajouté le suffixe diminutif <-ette>, qui signifiait, autrefois, « très malpropre ».

En France, la genèse de la salopette passe par la marque Adolphe Lafont, le précurseur et expert des vêtements professionnels, depuis plus de 170 ans. Les balbutiements de la cotte de travail remontent à 1844, dans la région lyonnaise, avec la création du largeot, un pantalon de travail ample, réalisé en velours côtelé, avec des bretelles et une poche cousue à la ceinture pour y mettre des outils. Son inventeur? Louis Lafont, propriétaire d’un magasin textile, qui l’imagina pour simplifier la vie de son charpentier de beau-père dont le mètre pliant disparaissait sans cesse. Chez les Lafont, l’ingéniosité semblant héréditaire, c’est Adolphe, le petit-fils, qui sera à l’origine du brevet déposé, en 1896, pour sa version améliorée du largeot de Louis auquel il fixa la poche initiale sur un plastron soutenu par des bretelles. Exit le largeot, bonjour la salopette! Toujours avant-gardiste, la maison Adolphe Lafont lança, en 1954, la première salopette pour femme, appelée cotte à bretelles 406. En 1975, celle-ci fut rajeunie pour vibrer aux couleurs hippie-pop, devenant un article très tendance adopté par la rue qui raffola de ces tons fuchsia, vert, ou bleu clair, à l’image de celle portée par Sophie Marceau, dans son premier film La Boum.

Photo de gauche : « Les Temps Modernes », Charlie Chaplin, United Artists, 1936 — Infographie : Création Romu

Dans ses premières versions, la salopette reste emblématique du milieu ouvrier, c’est l’uniforme du monde industriel, on parle alors de bleu de mécanicien, de bleu de chauffe, de mettre ses bleus de travail. Cette illustration fut d’ailleurs immortalisée par Charlie Chaplin dans l’un de ses films, Les Temps modernes (1936), œuvre très critique dénonçant l’industrialisation à outrance, l’exploitation ouvrière — avec ses cadences infernales et ses rythmes intenses dus à la taylorisation — et la misère humaine découlant de la crise économique de 1929, après le krach boursier de Wall Street, et la récession qui sévit ensuite dans les années 30. Charlot et sa salopette de prolétaire nous entrainent dans leurs déboires, affrontant, entre autres, l’implacable réalité de la chaîne et de cet univers impitoyable. D’ailleurs, durant la Grande Dépression aux États-Unis, cette cotte de travail n’est pas seulement l’uniforme des ouvriers américains, mais aussi celui des menuisiers, des charpentiers ou des fermiers et de leur famille. Facile à entretenir, confortable, inusable et économique, autant d’arguments qui plaisent à la misère de l’Amérique profonde. Elle restera l’apanage des milieux ouvriers et des artisans pendant une quarantaine d’années, en France, en Europe ou aux États-Unis. Toutefois, la Seconde Guerre mondiale marquera une étape, puisque les femmes durent remplacer les hommes partis au combat et, à l’usine comme aux champs, elles adoptèrent également cet uniforme pour le travail.

Photo en haut à gauche 1970 : Julie Christie — Infographie : Création Romu

La deuxième moitié du XXe siècle entretient un goût de revenez-y à l’égard de la salopette qui vit un éternel retour en matière de tendances. Dans les années 60-70, le magazine VOGUE lui ouvre ses pages, et créateurs et marques de prêt-à-porter attrapent ses bretelles au passage. La salopette s’émancipe chez la génération soixante-huitarde qui salue, en passant, le monde ouvrier, tout en s’inspirant de la libération sexuelle avec une version plus moulante et affriolante ou mini-sexy. Des actrices comme la Britannique Julie Christie ou les femmes de la rue affichent leur penchant pour la cotte bleue. Si Adolphe Lafont revampe sa 406 pour la mettre au goût de la jeunesse, la styliste Agnès B, quant à elle, s’entiche, dès 1976, des vêtements de travail qu’elle interprète à sa manière. Elle propose alors une salopette blanche plus ajustée, un immense succès qu’elle déclinera en bleu et en rouge. Même Lady Di semble avoir été conquise et pose, en 1986, dans les jardins de la résidence princière en salopette blanche. L’essayer, c’est l’adopter, les Américains n’échapperont pas à cette fureur de suivre! Après une accalmie dans les années 80 survient le regain de popularité des années 90. En 1994, The New York Times salue le retour de la salopette en expliquant sa popularité auprès des jeunes par son confort, son petit prix et ses usages multiples. Les adeptes de patins à roulettes new-yorkais, notamment, en sont friands, car ils peuvent la raccourcir pour l’été et en faire une sorte de combishort. Bien consciente de l’enjeu, l’industrie de la mode décline alors sobrement la salopette, comme un jean, en lui ajoutant les emblématiques rivets et boutons cuivrés. Paris, printemps-été 2015 : l’engouement pour la cotte bleue refait surface et des maisons de couture comme Leonard (Paris) ou Sonia Rykiel dont la collection a des parfums d’années 90 — époque elle-même inspirée des années 70, la boucle n’en finit plus de boucler — font défiler la salopette denim sur leurs podiums. Telle une artiste fanée qui ne parvient pas à faire ses adieux, la salopette revient toujours sur le devant de la scène. Même ses collègues-actrices l’associent à leur aura mythique !

De gauche à droite : Diane Kruger, Emma Stone, Naomi Watts, Jessica Biel, Keira Knightley — Infographie : Création Romu

Lorsqu’elles ne se trouvent pas dans un ciel bleu nuit ou ne foulent pas les tapis rouges, les étoiles flânent en ville ou à la campagne en ayant jeté leur dévolu sur l’allure décontractée de la salopette. Les poches de celle-ci accueillent alors le cellulaire d’une Diane Kruger, le stylo d’une Emma Stone, l’iPod d’une Naomi Watts ou les mains d’une Jessica Biel ou d’une Keira Knightley. Décidément, la toile de jean a la cotte auprès des actrices.

Créée au Kansas par Henry David Lee, la société H.D. Lee Mercantile company est à l’origine des fameux jeans Lee. Avant de devenir l’un des grands du vêtement, le fondateur souhaita d’abord fournir des vêtements professionnels de qualité, à l’instar d’Adolphe Lafont. En 1911, Lee commercialisa ses premières salopettes en jean avec une poche multifonction sur leur bavette et une braguette boutonnée. Mais c’est un petit personnage publicitaire, une mascotte appelée Buddy Lee, née en 1920, qui popularisa l’image de la salopette Lee. Exposé dans la vitrine d’un grand magasin à Minneapolis (Minnesota), il fut le premier d’une longue série de poupons destinés à présenter les modèles miniatures des vêtements fabriqués par la Maison Lee. Énorme coup publicitaire et immense succès pendant 40 ans.

Buddy Lee, la mascotte publicitaire de la H.D.Lee Company de 1920 à 1962 (Kansas, États-Unis) — Infographie : Création Romu

Ces poupons au visage peint à la main illustraient différents métiers : pompiste, livreur de lait ou de Coca-Cola, employé des chemins de fer et même cow-boy. Buddy Lee devint rapidement une icône incarnant les valeurs d’une Amérique intègre travaillant dur. Pourtant, après des années de notoriété et de bons et loyaux services, tant auprès des Américains que des médias, Buddy Lee fut congédié. Son aventure s’arrêta en 1962, avec l’arrivée d’un consultant en marketing qui décida de moderniser l’image de Lee, de la rendre plus dans le vent pour plaire à la jeunesse américaine des années 60. L’histoire lui rend hommage, néanmoins, car avec le temps Buddy Lee est devenu une pièce de collection.

Dans une Ve République trop corsetée par les règles d’un pouvoir présidentiel qui s’essouffle, la jeunesse française étouffe, trépigne et veut voir les changements sociétaux et culturels s’imprimer dans son quotidien. Elle veut combattre le pavé et trouver, sous sa dureté immuable, sa plage de rêves! Le monde change poussé par une société de consommation dont les principes bousculent les valeurs anciennes. C’est de cette mouvance rebelle que l’esprit libertaire de Michel Colucci (1944-1986) va se nourrir, avant d’éclore, en mars 1974, au large dans une salopette de mécanicien chaussée de brodequins jaunes : le personnage de Coluche vient d’entrer en scène ! (applaudissements) Pour son premier one man show parisien, Mes adieux au music-hall, au Caf’Conc sur les Champs Élysées, Coluche s’est travesti en clown attristé par la misère humaine et les inégalités qui grouillent en cette fin de XXe siècle. L’humoriste a emprunté la salopette rayée bleu et blanc d’Adolphe Lafont, puis ne la quittera plus lors de ses spectacles et tournées.

Coluche et sa célèbre silhouette : salopette Adolphe Lafont et brodequins jaunes — Infographie : Création Romu

Artiste polyvalent, animateur de radio, instigateur d’énormes canulars, grand prince face à des détracteurs souvent puissants, candidat aux élections présidentielles, comédien à la fibre dramatique, homme de cœur avec ses restos, ce pantin qui a dit tchao au public bien trop tôt n’avait rien d’une marionnette et ne supportait pas d’être manipulé. Véritable électron libre, Coluche se devait de porter une salopette, car c’était un travailleur qui polissait et repolissait son ouvrage, un mécanicien de l’humour, grinçant, certes, mais réaliste et lucide. (La salopette rayée bleu et blanc s’incline et sort.)

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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5 Réponses

  • Nathan de Piriac sur mars 23, 2016, 21:06:56

    Bravo, je vous dis bravo!…. J’aime beaucoup le passage sur Coluche et sa salopette, je suis certain que là où il est, là où il fait sont cirque , il doit apprécier!…

    Répondre àNathan
  • EmRoy sur mars 23, 2016, 21:40:41

    Nathan bonjour,

    Entre grands esprits, on finit toujours par se rencontrer. Le souvenir et la silhouette de Coluche sont immortels, où qu’il se trouve, n’est-ce pas? Encore merci de votre appréciation.

    Répondre àEmRoy
  • autrementpro sur mars 24, 2016, 17:54:09

    Bonjour à Tous,

    En effet la salopette, bien qu étant l illustre premier vêtement de travail, fut célèbre grâce à un seul homme: Coluche.

    Répondre àautrementpro
    • EmRoy sur mars 24, 2016, 18:50:17

      Bonjour Laurent,

      Absolument, rendons à César-Coluche ce qui est à César, mais nous ne pouvons pas oublier tous ceux qui ont porté cette salopette des deux côtés de l’Atlantique : ceux qui ont travaillé dur avec ou ceux qui l’ont imaginée, au départ, pour faciliter la tâche des ouvriers et artisans.. Merci d’avoir lu cette chronique et pris le temps de déposer votre commentaire. 😉

      Répondre àEmRoy

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