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R pour richelieu


Richelieu, Richelieu… voyons voir? L’Abécédaire insolite se spécialiserait-il en histoire ou en art culinaire, maintenant? Non, aucune inquiétude à avoir, pas de Cardinal pour nous épouvanter au détour d’un paragraphe, ni de sauce aux champignons et truffes ou de pâtisserie aux amandes pilées et au marasquin à déguster. Si la gourmandise se trouve un peu déconfite ici, la curiosité, elle, devrait être aiguisée, car le richelieu bat le pavé un peu partout dans le monde, ce n’est donc pas un inconnu qui surgit de la nébuleuse éditoriale de cet abécédaire. Franchissons, alors, d’un pas alerte ce chemin qui nous sépare de l’inconnu et ne lâchons pas d’une semelle ce richelieu.


©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Si les dictionnaires s’accordent pour décrire le richelieu comme un soulier, seul Le Trésor de la Langue Française Informatisée (TLFI) donne la définition la plus complète de ce qu’il est, une « chaussure de ville à lacets montant jusqu’au cou-de-pied ». La notion de chaussure basse est implicite, mais son côté urbain est important, car il détermine son usage à bien des égards, sujet qui sera abordé plus loin. L’étymologie est apparemment simple, la désignation française provient du nom propre Richelieu, Le Grand Robert situant même son apparition vers 1894. Voilà, le tour est joué, il ne reste plus qu’à tourner les talons! Eh bien pas du tout! Qui aurait dit que parler d’un soulier pourrait se révéler un vrai casse-tête ou être casse-pieds? Parce que rien n’est assuré en la matière, le richelieu serait même un clone, si, si, celui d’un autre soulier, anglais celui-là, appelé Oxford shoe. Difficile alors de démêler les origines étymologiques et historiques!

Pour comprendre les subtilités des thèses qui coexistent, il faut savoir qu’au XVIIe siècle la botte prédominait en tant que chaussure masculine, souvent haute et ajustée, avec des boutons pour la fermer et un talon haut hérité de la cour de Louis XIV qui influençait, alors, largement la mode du reste de l’Europe. Une évolution se produisit avec la création d’une demi-botte appelée Oxonian shoe, vers 1825, probablement popularisée par un mouvement étudiant, né sur le campus de l’Université d’Oxford, en réaction à l’obligation de porter continuellement des bottes. Le modèle présentait, de chaque côté de la bottine, deux fentes minces qui en facilitaient l’usage sur le campus et furent progressivement remplacées par des lacets latéraux qui, eux, migrèrent ensuite sur le cou-de-pied de la mi-botte.

Infographie : Création Romu

Puis, il y eut raccourcissement du talon et de la hauteur du chaussant pour libérer la cheville. Il est peu probable que ces changements aient été le fait des étudiants de l’Université, mais cette origine de l’Oxford shoe semble accréditée par les dires du bottier de la reine Victoria, Joseph Sparkes Hall. Dans son anthologie du pied, The book of feet: History of boots and shoes (2e édition new yorkaise de 1847, p. 128), il indiquait que la Oxonian Shoe était un article très utile et que, lorsqu’elle était fabriquée correctement, elle s’avérait la chaussure la plus agréable pour marcher. La description qu’il en faisait ressemble au modèle Oxford, nom qu’il associa également à cette même chaussure, en 1846, dans la revue The New Monthly Magazine. Une seconde théorie prétend que le soulier tirerait son origine de Balmoral, en Écosse — où se trouve l’une des résidences estivales de la famille royale d’Angleterre —, car le bout d’un des modèles Oxford est désigné sous le nom de Balmoral. Laçage fermé et bonne étanchéité des bottines fabriquées par les bottiers anglais de l’époque victorienne auraient séduit le Prince Albert, tant pour l’intérieur que ses marches en campagne. Convaincue également par la qualité et le confort du modèle, la reine Victoria l’aurait elle-même adopté pour parcourir ses terres de Balmoral. Ensuite, seuls les modèles masculins auraient conservé le nom d’Oxford Shoes. Et où se situe le terme français richelieu dans tout cela? C’est encore plus incertain, car aucun document existant ou aucune citation ne justifient l’association du soulier au nom propre. Alors certains imaginent qu’il pourrait s’agir de Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis de Richelieu, arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu — l’éminence grise de Louis XIII — et filleul de Louis XIV. L’élégance de ce maréchal de France, très libertin et esthète convaincu, collectionnant les conquêtes aurait-elle contribué à une quelconque association entre ce Richelieu du XVIIIe siècle et le soulier? Pure conjecture et véritable casse-tête! 

Infographie : Création Romu

Après la notion de clone se profile celle de jumeau. En effet, le richelieu semble aimer l’ambiguïté et les apparences trompeuses. Pour des non-initiés, ou un coup d’œil trop rapide, ce modèle ressemble à un autre soulier, le derby anglais, dont le nom français fut, un temps, Molière. Toutefois, un œil un peu observateur constatera que le laçage du derby est ouvert; qu’il est fabriqué à partir de deux pièces de cuir, ces empiècements servant au laçage et facilitant le passage du pied; et que son allure est plus décontractée, car c’est une chaussure initialement destinée à la campagne, dont la couleur officielle était le marron. Cette distinction faite, le richelieu peut enfin se montrer sous son vrai jour, celui d’un soulier dont l’élégance urbaine se marie parfaitement avec tout costume pour graviter dans le milieu des affaires ou sortir lors de grandes occasions. Le modèle richelieu est constitué d’une seule et même pièce de cuir dont les deux parties (les garants) se retrouvent bord à bord et s’attachent par un laçage fermé couvrant la languette. L’ouverture en V formée par les garants comporte généralement 5 œillets invisibles à l’extérieur, mais essentiels pour renforcer cet endroit mis à rude épreuve par les laçages successifs. Cuir pleine fleur au grain fin, semelle de cuir, talon plat, assemblage de la chaussure et de la semelle d’usure adapté au modèle ou à la saison, bout droit, uni, fleuri ou golf, telles sont les caractéristiques d’un richelieu authentique. Initialement, les richelieus répondaient à un code couleur précis, le noir ou le marron, et les matériaux les plus fréquents étaient le cuir lisse ou le veau velours.

Créations de la Maison Caulaincourt, Paris — Infographie : Création Romu

Autrefois, la fabrication des souliers, derbys ou richelieus, était l’apanage des artisans-bottiers, ce qui leur conférait une qualité et une solidité durables. Mais dame consommation est passée par là, banalisant à coup de machines et de productions industrielles ces critères pour ne privilégier que disponibilité, quantité et prix limités. Chaque année, les usines déversent leurs produits, pour tous les goûts et toutes les bourses, mais adieu originalité et authenticité! Si le berceau du modèle Oxford a été l’Angleterre, lui donnant une confortable avance sur le plan de la fabrication et de la fiabilité d’articles très prisés des deux côtés de la Manche, il semblerait que la référence en la matière ne soit plus exclusivement britannique. Des artisans-bottiers de renom, tels Aubercy, Pierre Corthay ou Stéphane Jimenez, existent en France, dont les richelieus, entre autres, sont des bijoux d’élégance et d’originalité, même si le classicisme trouve encore sa place dans leurs boutiques. Bien évidemment, une fois dans ces souliers, les pieds de ces messieurs touchent le haut de gamme, mais l’idée maîtresse réside dans la pérennité de ces articles, en raison de la qualité initiale et des procédés de fabrication artisanaux. Plus récente sur le marché, la Maison Caulaincourt, fondée en 2008 par Alexis Lafont, est une perle de culture préservée qui manie savoir-faire traditionnel et créativité originale avec brio. Fabrication en série et sur-mesure se côtoient dans un univers où le plaisir de créer est seul maître à bord. Modernité assumée, fantaisie raffinée et cachet du style donnent naissance à des modèles dont le façonnage, les peausseries, les tonalités et la patine ont un caractère extraordinaire sans jamais dénaturer l’esprit richelieu.

De gauche à droite : richelieus vernis noirs et gris Caulaincourt, Daniel Craig, richelieus vernis noirs Saint-Laurent — Infographie : Création Romu

Le classicisme et l’élégance des richelieus les vouaient aux sorties mondaines. Impossible, donc, de passer sous silence le fait que ce sont ces souliers, dans une version vernie noire, que tout gentleman devra arborer avec sa queue de pie et sa cravate blanche (white tie) ou son smoking et son nœud papillon noir (black tie). Cette chronique se devait d’apporter la touche finale à la panoplie masculine des grands soirs et permettre, ainsi, aux lecteurs masculins de détenir toutes les cartes indispensables au respect du code vestimentaire en vigueur. Soirées de gala, bals officiels ou premières d’opéra exigent des efforts considérables de la part des messieurs, tant pour déambuler et poser sur le tapis rouge, que danser dans les salons de réception ou se presser dans les entrailles de l’opéra. Mais, raffinement ne rime pas forcément avec inconfort : pour s’en convaincre, il suffit de revoir, dans l’une de ses chorégraphies, les pas virevoltants et aériens d’un Fred Astaire en habit, ou de regarder un Daniel Bond-Craig, en smoking–nœud pap’, plein d’aisance et de naturel au centre d’un tapis rouge.

Le blanc n’est pas la couleur emblématique du richelieu, et pourtant… Serge Gainsbourg a tiré sa révérence — certainement après une dernière bouffée de cigarette — il y a 25 ans, mais tant l’originalité provocatrice et déstabilisante de Gainsbarre que l’immense talent de poète et de compositeur de Gainsbourg sont toujours présents dans les mémoires. Figure énigmatique dans l’imagerie yé-yé des années 60-70, Gainsbourg représente un univers à part, dans lequel musique et poésie rivalisent avec intensité et génie, destructeur parfois, il est vrai.

Serge Gainsbourg, richelieu Zizi de Repetto — Infographie : Création Romu

Cheveux en pétard, barbe mal rasée, une éternelle gitane entre les doigts, la silhouette emblématique du grand Serge serait incomplète sans ses richelieus blancs que Jane Birkin lui dénicha, au début des années 70, et qu’il adopta à la vie, à la mort (il en consommait 30 paires par an). Des richelieus-chaussons issus du monde de la danse, puisqu’il s’agit du fameux modèle Zizi en chèvre blanc créé pour la danseuse et icône du music-hall, Zizi Jeanmaire, par sa belle-mère, la fondatrice de la Maison Repetto. Ne supportant rien d’autre, Gainsbourg portait ses richelieus Repetto à même la peau, ne souffrant que leur cuir doux et lisse, par tous les temps et pour toutes les occasions, en costume croisé noir à rayures tennis ou en jean élimé et chemise blanche. La fumée des gitanes de Gainsbourg a disparu, mais il a laissé dans son sillage quelques volutes blanches, celles de ses Repetto, que semble vouloir suivre et adopter la jeune garde de la chanson française, tels Mathieu Chedid, Bénabar ou Thomas Dutronc. Les richelieus blancs ne sont donc pas près de s’éteindre, et leur confortable légèreté n’a d’égale que la solidité du répertoire de ceux qui les portent.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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3 Réponses

  • Nathan de Piriac sur mars 23, 2016, 21:19:54

    Pas à pas je me voyais sur les traces de l’illustre Cardinal. Que non, bonne dame!
    Nous voici dans la jet set remontant le fil du temps, en passant par James Bond et en croisant Gainsbourg. Je crois que ma tenue est complète pour aller au festival de Cannes, cette année….

    Répondre àNathan
  • EmRoy sur mars 23, 2016, 21:35:56

    Nathan bonjour,

    Toujours fidèle à la chronique. Merci de vos commentaires. Je suis heureuse que les détails concernant la panoplie du parfait gentleman en sortie vous plaisent. Assurément, vous pourrez vous glisser discrètement sur le tapis rouge à Cannes, dans quelques semaines…

    Répondre àEmRoy

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