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Q pour queue de pie


Mais quelle est donc cette étrange créature sur deux pattes, mi-homme, mi-oiseau, toute de noir et blanc vêtue? Va-t-elle s’envoler, sous nos yeux, pour aller se percher sur les toits de l’Opéra ou y entrer, par une porte dérobée, pour rejoindre son pupitre ou le premier balcon? Trêve de spéculations! Après le très chic gibus et le fringant nœud papillon, il manquait à cet abécédaire le troisième larron permettant d’apporter la touche finale à la panoplie du parfait gentleman, non pas cambrioleur, mais noctambule. Suivons l’habit et découvrons ce que la pie a bien pu voler et cacher sous sa queue pour recevoir tous les honneurs et jouer les vedettes.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon le Larousse, la queue de pie est un « habit de cérémonie masculin se terminant dans le dos par deux pans arrondis », ce que Le Grand Robert désigne sous le terme de « basques plongeantes à l’arrière d’un habit », précisant que ce terme désigne souvent l’habit lui-même. Pour évoluer dans cet univers si masculin, la queue de pie se masculinise, parfois, en se déguisant sous une autre appellation — non pas pour jouer les cambrioleurs et commettre un quelconque fric-frac —, mais pour se donner un air un peu (mauvais) garçon et se fait alors appeler frac. Toutefois, la veste de cette version est plus longue, car elle se prolonge jusqu’aux pointes des basques qui, elles, restent identiques à celles de la queue de pie. En effet, vue de devant, la veste de la queue de pie ressemble à un spencer auquel on aurait rajouté des pans comportant deux plis. Ici l’étymologie a une moindre importance, puisque l’expression est issue de la juxtaposition des termes queue et pie dont les origines sont latines. C’est plutôt l’image que contient cette expression qui retient l’attention : les deux basques à l’arrière de la veste sont semblables aux rectrices de la queue d’une pie, ces plumes qui lui permettent de se diriger en vol; l’adjectif de couleur pie fait référence au duo noir et blanc du plumage de l’oiseau, analogie reprise dans le mariage du noir de l’habit et du pantalon avec le blanc du gilet court, de la chemise et du nœud papillon.

La queue de pie a une parenté évidente avec certaines vestes qui l’ont précédée comme le pourpoint plus évasé et son gilet de longueur moyenne, sous Louis XIV, et la jaquette plus ajustée et ouverte, sous Louis XVI. Jusqu’au XIXe siècle, la veste longue connaîtra diverses adaptations, la plus marquante, quant à l’analogie avec la future queue de pie, étant la version croisée anglaise lancée en 1830 par Beau Brummel, alias George Bryan Brummell (1788-1840), ardent défenseur des tenues simples et sobres. En réaction au style négligé et peu soigné de l’époque, ce véritable précurseur en matière de mode lança le nouvel habillement masculin : veste sombre fermée, parfois croisée, sur le devant et coupée à la taille avec des basques à l’arrière; long pantalon taillé sur mesure, chemise blanche et cravate noire ou blanche, en satin de soie ou soie brochée de velours.

L’ancêtre de la queue de pie de 1820 à 1845 — Infographie : Création Romu

À l’époque, cet habit était utilisé pour les activités de jour et de soir, mais à partir de 1850, la version fermée évoluera vers la redingote, une veste portée exclusivement le jour. De son côté, la queue de pie ne se montrera plus qu’en soirée et en noir, couleur officielle des sorties nocturnes, et se glissera sous son haut-de-forme qui deviendra, avec la cravate blanche, l’accessoire indispensable à tout mondain qui se respecte. Certes, l’habit est révélateur d’un style de vie et marque une appartenance à la bourgeoisie avec les signes extérieurs qui lui sont inhérents : respectabilité, richesse et statut social. Accompagnant les sorties au théâtre ou à l’opéra, la queue de pie avantage celui qui la porte et met en valeur la belle qui lui prend le bras lors de ces soirées mondaines. Dans la haute société anglaise de l’époque victorienne et de la Belle Époque, la queue de pie est de mise pour l’homme, lors des soirées en présence de femmes, y compris lors des diners en famille. Vieille France et Old England apporteront chacune leur écot pour codifier la façon réglementaire et appropriée de porter le frock anglais ou le frac français.

Après la Seconde Guerre mondiale, la queue de pie passa de tenue de soirée à tenue des grands soirs, cet anoblissement fixant, par la même occasion, les règles liées à l’usage et à la manière de porter l’habit pour les cérémonies. Ce code régissant le port de la queue de pie est celui du fameux white tie ou cravate blanche, qui renvoie à l’élégante inscription mentionnée au bas du carton d’invitation à un grand bal, une soirée d’ambassadeur ou une première d’opéra.

Infographie : Création Romu

Même si, de temps à autre, les designers essaient de réinterpréter ce grand classique, les experts en la matière restent intraitables : on ne badine pas avec les fondements de la « tenue de soirée exigée », ni fantaisie ni audace, on colle à l’étiquette! Selon les spécialistes de mode masculine, la queue de pie doit se montrer uniquement lors de soirées exceptionnelles, et jamais en dehors de ces occasions. Matière et coupe sont également bien déterminées : lainage noir recommandé, mais le bleu nuit est aussi toléré ; double boutonnage décoratif, car la veste vue de devant ressemble à un spencer qui ne se ferme pas; revers en pointe recouverts de soie, de satin ou de gros-grain, à priori plus raffiné; le bord de la veste s’arrête sous la taille et les basques arrivent derrière les genoux. Souvent englobée sous le terme cravate blanche ou habit, la tenue incluant la queue de pie désigne en fait un ensemble de six éléments incontournables pour obtenir son visa de (grande) sortie : la veste longue à basques; le pantalon noir avec deux galons parallèles sur le côté; le gilet très court et le nœud papillon à nouer en piqué de coton blanc; la chemise blanche; et les chaussures vernies noires. Pour parfaire la tenue, la queue de pie apportera une attention particulière à certains accessoires qu’elle devra ajouter, tels des boutons de manchettes; des bretelles pour tenir le pantalon, puisque le gilet ne permet pas le port d’une ceinture; une pochette ou une boutonnière; et un haut-de-forme pour les grandes réceptions au caractère officiel ou royal.

La queue de pie a un faible pour les grands personnages et les réunions à saveur protocolaire. Alors qu’aux États-Unis la tenue réglementaire des soirées officielles est devenue le smoking, queue de pie et cravate blanche restent l’apanage du cérémonial des cours royales européennes ou de celui lié aux fonctions diplomatiques, tels les dîners d’États. Dans les pays scandinaves, la gent masculine semble énormément priser l’habit noir et sa blanche complice, et les porte volontiers lors des mariages.

Copyright © Nobel Media AB 2015 Photo : Pi Frisk — Infographie : Création Romu

Mais c’est en Suède que, chaque année, le duo d’apparat est honoré, lors de la cérémonie de remise des prix Nobel, la plus prestigieuse de toutes les récompenses, qui se tient le 10 décembre — jour anniversaire de la mort du chimiste, ingénieur, inventeur et entrepreneur suédois Alfred Nobel (1833–1896) — à Stockholm, seul le Nobel de la paix étant remis à Oslo, en Norvège. Pour recevoir le vibrant hommage couronnant carrière, connaissances, découverte scientifique ou œuvre inestimable pour l’humanité, les lauréats masculins savent qu’ils devront se mettre sur leur trente et un, afin de se conformer au protocole vestimentaire exigé lors de la cérémonie de remise des Nobel et du banquet subséquent. D’ailleurs, le site Internet de l’organisation consacre une section spéciale à l’étiquette en vigueur, tant pour les dames que pour les hommes. Les conseils prodigués aux messieurs sont très explicites et passent en revue tous les éléments concourant à la tenue requise : queue de pie à revers en pointe recouverts de soie, pantalon noir avec double galon sur chaque jambe, chemise blanche à col cassé, cravate blanche, gilet blanc à encolure très dégagée, chaussettes et chaussures noires classiques, pochette blanche. Même les décorations nationales et médailles obtenues bénéficient d’une petite explication. Bref, la récompense suprême se mérite, sans faux pas ni faute de goût!

L’oreille musicale de la queue de pie n’est plus à démontrer : quand elle ne bavarde pas, elle chante, écoute ou joue de la musique. Traditionnellement considéré comme le plus prestigieux de tous les arts, l’opéra exigeait, entre autres, de ses mécènes qu’ils adoptent une tenue très habillée et adaptée à l’évènement. Ce sont d’ailleurs les grands opéras européens qui donnèrent naissance à la section appelée premier balcon ou corbeille qui regroupe les fauteuils situés immédiatement au-dessus de l’orchestre et n’est accessible qu’aux dames et messieurs habillés selon le code vestimentaire requis pour les circonstances. Compte tenu de cette étiquette, le chef d’orchestre lui-même ne peut se permettre une fausse note, et il donne souvent le ton à l’ensemble des musiciens. Vêtu de sa queue de pie, dont il a sorti, comme par magie, sa baguette dissimulée dans l’une des poches le long de la fente que comporte la doublure, il représente une sorte de phare auquel sont rivés tous les yeux, ceux des musiciens, comme ceux des spectateurs issus des diverses couches de la société.

De gauche à droite : Herbert von Karajan, Franz Welser-Möst, Kent Nagano, Sir John Eliot Gardiner, Zubin Mehta — Infographie : Création Romu

Autant dire qu’un impair vestimentaire serait très visible et que préserver une certaine harmonie est indispensable, compte tenu de la durée d’un concert. L’unité, la sobriété et l’esprit de corps, celui de l’orchestre, doivent jouer à l’unisson et tendre vers un seul but : servir la musique et l’œuvre. Il n’est donc guère étonnant que la queue de pie prête ses grands airs à ceux de l’opéra. Tout cela doit être mené de main de maître et à la baguette… celle que le chef d’orchestre a sortie de sa queue de pie, naturellement.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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