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P pour paréo


En plein cœur de l’hiver, comment ne pas rechercher le soleil, se laisser bercer par le clapotis des vagues, caresser par la douceur d’une brise marine ou flâner les pieds dans l’eau, avec pour seul horizon, l’azur du ciel qui vient se fondre dans celui de la mer? Voilà l’effet spectaculaire d’un abécédaire et de sa suggestion par les mots : il arrive à effacer tous ceux (les petits maux) du quotidien. Laissons-nous voguer, alors, au fil de cette chronique, dans des eaux limpides entourées d’une végétation luxuriante, avec pour seul vêtement la parure emblématique de la vahiné : le paréo.

Le terme paréo vient du mot tahitien pareu qui signifie grande toge ou vêtement enroulé. Il désigne le vêtement traditionnel, une pièce de tissu aux couleurs vives, que les peuples de la Polynésie française portaient, soit enroulé autour des hanches pour les hommes ou drapé et noué autour du buste pour les femmes.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon Le Grand Robert, le terme serait apparu vers 1875, notamment au détour des aventures et voyages extraordinaires que Jules Verne a si bien su relater ou conter, dans son œuvre. Le prolifique auteur y fait d’ailleurs référence dans L’Île à Hélice, alors que son quatuor de musiciens parisiens qui se trouve aux Marquises découvre le village de Nuku Hiva et ses habitants. Ses héros sont subjugués par la beauté du paysage et des indigènes, mais regrettent que le vêtement traditionnel ait été délaissé pour la tenue occidentale que les missionnaires imposèrent aux populations locales : « Les Marquisans avaient plus grand air avec le pagne, le maro et le paréo aux couleurs éclatantes, le ahu bun, sorte d’écharpe volante, et le tiputa, sorte de poncho mexicain! » (Jules Verne, L’Île à Hélice, 1895, p. 86)

En plein cœur de l’Océan pacifique, la Polynésie française est formée de 118 îles couvrant un espace maritime à peu près équivalent à la surface de l’Europe. L’étymologie du nom Polynésie est déjà un puissant indice de la constitution de ce territoire d’outre-mer, puisqu’il est formé de deux racines grecques, polus (poly-) qui signifie nombreux ou abondant et nésos (-nésie) qui veut dire île. Ces îles constituent les cinq archipels qui se situent au centre d’une zone triangulaire connue sous le nom de triangle polynésien dont les pointes géographiques sont Hawaï, au nord, La Nouvelle-Zélande, au sud-ouest, et Rapa Nui (l’Île de Pâques) à l’est. Rien que leurs noms évocateurs parviennent déjà à réchauffer tout imaginaire en mal de soleil et de chaleur : l’archipel de la Société comprenant Tahiti, l’archipel des Tuamotu, l’archipel des Marquises, l’archipel des Gambier et l’archipel des Australes.

Lors de leurs voyages vers ces îles paradisiaques, les navigateurs et explorateurs du XIXe siècle mentionnèrent, bien évidemment,  l’existence du pagne tahitien ou tapa, que les Polynésiens portaient avant l’arrivée des Occidentaux. Ce tapa était fabriqué à partir des fibres végétales provenant d’arbres tels que le mûrier polynésien, l’arbre à pain ou le ficus, dont l’écorce était battue et assouplie jusqu’à obtention de la surface souhaitée pour le pagne. À l’aide d’une planche ou d’un bloc de bois gravé qu’ils appuyaient fortement sur la fibre végétale obtenue, les Polynésiens imprimaient sur le tapa des motifs traditionnels géométriques et floraux, en utilisant des pigments naturels puisés dans des terres colorées ou des extraits végétaux. Le berceau de cet art polynésien est l’archipel des Marquises dont l’une des îles, Fatu Hiva, est très emblématique de ce savoir-faire artisanal qu’est la fabrication du tapa.

Paul Gauguin et certaines de ses peintures — Infographie : Création Romu

Tant la culture authentique que la beauté sauvage et préservée de l’endroit font des Marquises un lieu à part, auquel plus d’un artiste a succombé, tel le chanteur et comédien Jacques Brel (1929-1978) qui y vécut les trois dernières années de sa vie, y composa son ultime disque Les Marquises et y fut enterré. L’autre illustre personnage qui s’y installa, et y mourut également, est Paul Gauguin (1848-1903), dont la peinture est imprégnée de l’éblouissante nature de l’archipel et reflète la profusion et la profondeur de ses couleurs paradisiaques. S’étant retiré à Hiva Oa, il y peignit ses toiles les plus marquantes montrant des scènes du quotidien ou des représentations imaginaires de légendes et de traditions religieuses polynésiennes. Il n’est donc pas étonnant de retrouver, sous le pinceau de Gauguin, des vahinés alanguies en paréo, ethnies et tenues locales se fondant naturellement dans des paysages aux riches contrastes et aux couleurs envoûtantes.

Paréos polynésiens — Infographie : Création Romu

Cependant, le brassage des cultures, avec l’arrivée des Occidentaux sur les terres polynésiennes au XIXe siècle, fit découvrir aux populations locales les cotonnades européennes qui prirent le pas sur la tradition du tapa, ce dernier subissant lui-même une interdiction de fabrication promulguée par les nouveaux arrivants. Comme ce fut le cas pour les indiennes dont la fraîcheur et la luminosité séduisirent l’Europe au XVIIe siècle, la légèreté et la richesse des cotonnades se prêtèrent parfaitement à la reproduction de motifs symbolisant les archipels de la Polynésie : fleurs éclatantes, poissons irisés, végétation luxuriante et lagons paradisiaques. Cela donna au paréo polynésien une couleur locale très authentique et inimitable, même si industrialisation et mondialisation ont démocratisé l’usage de ce dernier au-delà des frontières de ce territoire d’outre-mer, notamment vers les îles du Pacifique Sud. Même s’il reste unisexe et habille aussi l’homme polynésien — qui le porte enroulé autour de la taille ou comme un short court pour nager ou grimper dans les cocotiers et cueillir les précieux fruits —, le pagne tahitien moderne a pris dans ses filets de nombreuses vahinés intermittentes qui, la saison estivale venue, s’enroulent, se drapent et s’emparent du paréo telle une parure incontournable pour la plage, le bord de l’eau, la piscine ou les ponts des yachts.

Paréos modernes — Infographie : Création Romu

Le paréo laisse ses riches couleurs exotiques voler au vent et s’ajuste à la féminité contemporaine occidentale sous forme de paréo bustier, paréo dos-nu, paréo robe asymétrique, paréo jupe ou paréo maillot de bain, selon le bon vouloir et la dextérité de la vahiné qui le porte. Polyvalent, il habille les activités de la journée ou se distingue lors des sorties et réceptions en soirée. L’authenticité polynésienne veut que le paréo soit noué sans aucun artifice ou accessoire pour le maintenir, quelles que soient les heures de représentation à assurer. Indémodable, le paréo résiste dans sa plus simple expression, mais il lui arrive également de montrer sa bonne fortune, selon les tendances et l’inspiration de ses créateurs, grâce à des sequins au murmure délicat, des broderies ou des franges aguicheuses. Il peut même servir d’« anti-grise-mine » pour traverser l’hiver, sans trop d’encombres, enroulé tel un foulard autour du cou. Le paréo, simplissime dans son apparence, a décidément plus d’un tour dans son drapé! La polyvalence du paréo s’exprime également dans la diversité de ses utilisations décoratives à la maison, en jeté de lit ou de canapé, en chemin de table, en tenture murale, etc.

La haute couture raffole de son drapé et lui a, maintes fois, emprunté son exotisme, afin de le transposer dans ses collections estivales, en jouant de son effet aérien pour sublimer la féminité d’une robe d’été ou revisiter le pantalon traditionnel.

De gauche à droite : Esther Williams, Dorothy Lamour, Gene Tierney, Dorothy Dandridge — Infographie : Création Romu

C’est ainsi que le paréo a su charmer les plus grands et se coller aux plus belles femmes du monde, dont des actrices légendaires, en les parant de son exotisme sensuel et sculptural : Dorothy Lamour et son regard langoureux ou Gene Tierney et son air boudeur; Esther Williams, surnommée la sirène d’Hollywood, dont les ballets aquatiques et les plongeons exigèrent de véritables prouesses de sa part; Dorothy Dandridge, première chanteuse et actrice afro-américaine propulsée à l’avant-scène du cinéma américain et sélectionnée aux Oscars, en 1954, comme meilleure actrice pour son interprétation dans Carmen Jones — l’adaptation américaine de Carmen, l’opéra de Bizet —, mais dont la beauté lumineuse et le talent souffrirent cruellement de la condescendance et du rejet d’une Amérique conformiste en proie à un racisme encore très présent, notamment dans les états du sud.

Les eaux turquoise des lagons, les colliers de fleurs du tiaré, les cocotiers et les Tahitiennes, autant d’images qui sont imprimées dans l’imaginaire collectif, et le cadre idyllique de la Polynésie a inspiré de nombreux auteurs ou cinéastes qui ont cherché à capturer la beauté sauvage et naturelle de ce territoire d’outre-mer. Les adaptations musicales et cinématographiques du roman Mutiny on the Bounty publié en 1932, par les écrivains américains James Norman Hall qui a vécu plus de 30 ans à Tahiti et Charles Nordhoff, sont nombreuses. Le premier film à relater la mutinerie organisée sur le Bounty par l’officier Fletcher Christian contre son supérieur, l’intraitable capitaine Bligh, parut en 1935, mettant en vedette Clark Gable dans le rôle de l’insurgé.

Marlon Brando et Tarita Teriipaia, « Les Révoltés du Bounty », Arcola Pictures et Metro-Goldwyn-Mayer, 1962 —  Infographie : Création Romu

Toutefois, c’est l’adaptation réalisée en 1962, Les Révoltés du Bounty, qui a bénéficié d’une plus forte résonnance et entériné un peu plus certains mythes : celui de l’indomptable et tourmenté Marlon Brando incarnant l’officier Christian, celui de son histoire d’amour incandescente avec sa partenaire polynésienne, Tarita Teriipaia, et celui de sa relation privilégiée avec la Polynésie française qu’il choisit pour héberger ses amours, en achetant l’atoll de Tetiaroa, dans l’archipel de la Société, où il se réfugia de 1970 à 1990. Cette version évoque toutes les splendeurs de ce territoire paradisiaque, tant dans ses paysages que dans la beauté naturelle de l’actrice drapée dans un paréo devenu, lui aussi, un élément mythique dans l’imaginaire collectif.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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