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O pour obi


Réminiscence de la lavallière, du nœud papillon sur lequel Madame Butterfly souffla un air inoubliable lui permettant de prendre son envolée, ou clin d’œil de l’héroïne japonaise célébrée par Puccini dans son opéra? Toujours est-il que, fidèle à lui-même, l’Abécédaire insolite va nous faire voyager, c’est certain… dans le temps et l’espace, voire l’espace-temps! Poussée par le vent de la découverte, cette chronique va s’installer, un instant, au pays du Soleil-Levant, où préparer du thé est une cérémonie, plier du papier un art et composer des bouquets relève du génie. Ces rites ancestraux incluent également l’art de revêtir le costume traditionnel, le kimono, un talent qui demande créativité et dextérité, mais dont la touche finale du nœud signe subtilement la gracieuse silhouette de la Japonaise.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le terme obi ne manque pas d’homonymes : le mot africain obi désignant un sorcier chez certains peuples d’Afrique; la rémunération perçue par le prêtre pour la célébration d’un service funéraire, le obit, dont le <t >ne se prononce pas; ou les magasins de bricolage-jardinage OBI, l’équivalent allemand du Castorama français ou Home Depot canadien. Mais, le nom obi qui fait l’objet de cette chronique vient du Japon. Le Grand Robert qui voyage énormément fait remonter l’apparition du terme japonais obi à 1551. À l’instar d’autres mots tels qu’anorak, babouche, djellaba ou kilt, ce nom qui désigne une « longue et large ceinture de soie du costume japonais traditionnel » est également entré dans la langue française. Pour une fois, il est intéressant de s’arrêter au genre du terme obi. En effet, selon les dictionnaires, le mot obi est du genre féminin. Pourtant, il y a un léger flottement dans son usage, et le masculin semble l’emporter souvent, notamment sous la plume de certains journalistes contemporains, comme le montre cet exemple : Une nouvelle façon occidentale de porter le kimono avec le obi qui n’est pas noué autour de la taille (Figaro Magazine, 9 avr. 1982, p.100, col. 3). Il n’y a pas d’élision (suppression du <e> ou du <a> dans les articles le ou la) — il n’est donc pas recommandé d’écrire l’obi —, car il s’agit d’un terme étranger pour lequel il faut conserver l’article en entier. Si dans cette chronique vous trouvez, toutefois, l’expression son obi, ce n’est pas que nous avons choisi le masculin, mais tout simplement parce que la règle de l’euphonie (éviter l’association de sons ou syllabes un peu rudes à l’oreille) entre en compte : prononcer ou entendre sa obi, ce serait assez lourd et malvenu pour un accessoire si bien tourné.

Infographie : Création Romu

C’est dans la deuxième moitié de la période Edo, sous le shogunat des Tokugawa, une ère relativement stable et propice à l’éclosion des arts et du commerce, que la ceinture obi a gagné du galon. Stylistes, tisserands et teinturiers de l’époque unirent leurs talents pour créer une ceinture ouvragée, plus longue et plus large, et fixèrent les dimensions de cette pièce essentielle du costume traditionnel (porté par l’homme et la femme au Japon) à 4 m de longueur pour 30 cm de largeur. Revêtir cette tenue est un art assez complexe obéissant à des règles tacites, tant dans le choix du kimono, de la obi et de ses accessoires, que dans la sélection et la réalisation du nœud, pour finaliser l’ensemble. À une époque, ce nœud pouvait se porter sur le côté ou devant, mais pour des raisons pratiques, il fut communément accepté de porter le nœud de la obi dans le dos. La forme et la dimension des obis varient suivant des critères tels que l’âge, le rang, l’état matrimonial ou la province dont vient la personne. L’esthétique très aboutie et les tonalités chatoyantes de son obi confèrent à la tenue féminine japonaise une aura et une grâce particulières. Comparativement aux parures que la femme occidentale utilise pour embellir et égayer une robe ou un chemisier, la obi fait office de bijou rehaussant la beauté du costume, grâce au contraste du tissu chamarré qui a servi à sa confection et qui tranche nettement sur le kimono. Le choix des couleurs de la ceinture doit se faire dans cette optique, en tenant compte de l’effet flatteur qui soulignera la beauté du kimono. D’ailleurs, l’harmonie des obis, la vivacité de leurs tonalités, leur contraste flatteur ainsi que la féminité gracile de la silhouette japonaise sont, bien évidemment, une constante source d’inspiration non seulement pour les créateurs japonais contemporains, mais également pour la haute couture occidentale qui ponctue certaines de ses collections de nœuds accrocheurs à la mode pays du Soleil-Levant.

De gauche à droite : Dior, Jorato Saito, Armani — Infographie : Création Romu

Les obis se déclinent en pleine largeur, soit 30 cm de tissu qu’il faudra plier en deux, ou en simple largeur de 15 cm. Leur nature et leur apparence varient également selon le type de kimono et d’évènement pour lequel ce dernier est porté. Lors de cérémonies officielles, par exemple, les ceintures les plus habillées sont confectionnées dans de riches brocarts colorés ou des tissus brochés d’or ou d’argent, des soies teintées ou tissées, pour rehausser le raffinement des kimonos portés pour l’occasion. Les obis réalisées dans des étoffes de soie brute, de coton ou de laine sont réservées à un usage quotidien.

Le peuple japonais entretient des liens très étroits avec la nature, les saisons et les éléments. Par conséquent, les principaux thèmes et motifs des tissus utilisés pour confectionner les obis et les kimonos sont liés à la faune, à la flore, aux paysages, ou s’inspirent de la poésie, du théâtre, des objets courants, ou représentent des formes géométriques. En symbiose avec la nature et ses cycles, le costume japonais traditionnel suit l’évolution des saisons, dans ses matières, ses couleurs, la spécificité de ses motifs, reflétant ainsi les changements climatiques et saisonniers. D’octobre à mars, les kimonos et les obis sont doublés, alors qu’en mai et en septembre, ceux-ci sont sans doublure. De juin à septembre, le yukata qui est la version légère du kimono est de circonstance.

Noeuds et obiage sur le devant — Infographie : Création Romu

Ne sortant jamais sans son kimono, Mademoiselle Obi a l’art du raffinement et sait s’apprêter. En effet, avant de dévoiler son explosion de tonalités chatoyantes et son fini exemplaire, elle a procédé à un savant habillage en superposant quelques sous-vêtements et de petites serviettes sous son kimono — pour gommer toutes formes, car la silhouette de la Japonaise doit devenir cylindrique — et en ajoutant plusieurs accessoires sous sa ceinture, comme la petite planchette de plastique ou mae ita insérée devant, entre deux plis de la obi, afin d’en souligner la ligne. Mademoiselle Obi installe d’abord le obiage, une sorte d’écharpe très légère et vaporeuse en soie, en satin, en polyester ou en viscose qui se porte sous une obi large. Cette ceinture soyeuse maintient le kimono ainsi que le obi makura, un petit coussin en forme de haricot placé dans le dos pour former le nœud de la obi; elle se noue à l’avant et apporte une élégante touche de couleur. Chez les jeunes filles, le obiage qui n’est pas noué reste très visible et tranche nettement sur leur obi. En revanche, les femmes mariées le nouent et en laissent très peu voir au-dessus du leur. Le obiage est toujours blanc pour accompagner un kimono de cérémonie et noir pour un deuil.

Le nœud décoratif réalisé dans le dos vise à maintenir kimono et obi en place. Il en existe de multiples sortes, mais le choix doit être effectué en fonction du type de ceinture utilisé. Derrière ces nœuds savamment attachés et leur diversité ou leur forme, se cachent néanmoins une symbolique et des codes précis qui les régissent. Mademoiselle Obi en est consciente et sait que la solution ne consiste pas à réaliser un nœud flottant tout simple avec son obi, car son allure pourrait alors paraître négligée ou elle pourrait l’abîmer, s’il est rigide. Pour le nouer de manière appropriée, elle se réfèrera donc aux us et coutumes en la matière, afin d’éviter une faute de goût, le type de nœud utilisé pouvant indiquer, entre autres, l’état matrimonial, l’âge, l’appartenance à l’univers des geishas ou  celui des courtisanes.

Obijime — Infographie : Création Romu

Ce premier dilemme résolu, Mademoiselle Obi installe le obijime, une cordelette en soie tressée, ronde ou plate, qu’elle noue fermement par-dessus sa large ceinture, afin de la maintenir bien en place et de l’empêcher de glisser. Puis vient la touche finale pour agrémenter la large ceinture de manière raffinée. À cette fin, Mademoiselle Obi choisit un de ses obidomes préférés, un accessoire décoratif qui se fixe sur le obijime. Sorte de bijou authentique, le obidome représente souvent un objet ou un animal emblématique de la tradition japonaise (grue en origami, cerf-volant, éventail, petit animal, fleurs, carpes, etc.). Les matériaux utilisés pour la réalisation de ces broches sont souvent délicats et précieux : corail, perles, gemmes, ivoire sculpté, bois laqué ou buis. Comme le kimono change selon la saison et l’occasion, le choix du obidome respecte cette règle, ce qui explique la diversité des matériaux et des motifs. Par exemple, un obidome composé de plusieurs perles enchâssées dans un écrin d’argent accompagnera idéalement un kimono de cérémonie; si la monture est plus simple ou ne comporte qu’une perle, le kimono restera habillé, mais aura une allure moins solennelle.

Obidome — Infographie : Création Romu

Il semble difficilement concevable de conclure cette chronique sans parler du plus célèbre des obis, le Obi-Wan Kenobi. L’homonymie entre la ceinture japonaise et le nom du Maître Jedi ne pouvait passer inaperçue. Si les films de nos temps modernes transportent le spectateur vers des ailleurs intergalactiques, leurs personnages ainsi que leurs noms et leur accoutrement semblent avoir des origines bien terrestres. Des blogues dédiés à la saga décortiquent, d’ailleurs, l’étymologie potentielle du nom de l’instructeur d’Anakin Skywalker. Les noms Obi et Kenobi y sont associés au japonais, respectivement pour ceinture et épée-ceinture, alors que Wan est relié à l’adjectif anglais pâle.

Sir Alec Guinness et Ewan McGregor dans Star Wars-La Guerre des étoiles —  Infographie : Création Romu

Quels que soient les méandres de la créativité d’un Georges Lucas en ce qui concerne ses personnages, Obi-Wan Kenobi est un samouraï de l’espace, dont l’habillement, la sagesse et la retenue présentent une analogie avec le Japon et les codes de la bienséance japonaise. Si la obi conserve une certaine tenue au quotidien, le Obi-Wan risque fort de continuer à être porté aux nues et à défrayer la chronique, tant sa popularité n’est pas près de s’éteindre. Obi soit qui mal y pense!

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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3 Réponses

  • LeSourd sur février 25, 2016, 15:49:50

    Chère Manu,
    Ce qui a commencé comme un hobby, devient, au fil des chroniques une véritable passion. Après le noeud pap de la semaine dernière, c’est aujourd’hui le noeud Jap!
    Merci et bisous

    Répondre àLeSourd
    • EmRoy sur février 25, 2016, 16:24:58

      Bonjour Daniel,

      C’est cela voyager au travers des mots de la francophonie : on découvre l’Écosse, puis on visite l’Espagne, ensuite une étape en Angleterre et aux États-Unis, puis on s’envole pour le Japon… sans oublier les escales en France. Merci d’être un fidèle lecteur-voyageur.:)

      Répondre àEmRoy

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