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N pour noeud papillon


Si la nuisette m’était contée… certainement pas dans cet abécédaire. Trop déshabillée, voire un brin effrontée, pour se dévoiler ainsi à tous les yeux! La seconde possibilité était le très égyptien némès, et tout son cortège de connaissances égyptologiques, un projet pharaonique pour un blogue non spécialisé. Un léger bruissement d’ailes, un air indémodable et un goût de revenez-y… Le voici qui passe, repasse, puis trépasse et reprend de la hauteur. Arrêtons de papillonner et allons plutôt, Mesdames et Messieurs, courir après les papillons.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le Grand Robert connaît ses classiques, dont cet incontournable de la garde-robe masculine, le nœud papillon, qu’il décrit comme un « nœud plat servant de cravate, en forme de papillon », allant même jusqu’à mentionner l’abréviation nœud pap’, expression familière, certes, mais tellement sympathique. La notion de cravate utilisée pour expliquer l’origine du nœud papillon est un dilemme, car plusieurs théories coexistent mêlant cravate, jabot, lavallière et ascot, comme si les spécialistes se perdaient en conjectures. Cependant, l’existence d’un présumé dandy, qui en réalité n’en aurait pas été un, et son raffinement vestimentaire présentent une analogie intéressante avec le nœud papillon et ses codes vestimentaires. Beau Brummel, alias George Bryan Brummell (1788-1840), grand ami du futur Georges IV, privilégiait les tenues simples et sobres. Contrairement au style négligé et peu soigné arboré par ses congénères, Beau était pathologiquement propre et toujours tiré à quatre épingles, une révolution en soi pour l’époque.

Mixed Media Sculpture : George S. Stuart. Photos : Peter D’Aprix pour la Historical Figure Foundation, gravure : Paul Rainer — Infographie : Création Romu

Il portait les cheveux très courts, se les lavait quotidiennement et changeait son linge de corps plusieurs fois par jour, ne tolérant aucune tache. Véritable précurseur en matière de mode, il lança le nouvel habillement masculin de l’époque : costume sombre et long pantalon taillés sur mesure, chemise blanche et cravate noire ou blanche, en satin de soie ou soie brochée de velours, pour un fini impeccable et conforme à sa devise : « Jamais trop ajusté ni trop étudié ou trop à la mode. »

En 1865, le futur Edward VII lança la mode de la veste courte pour les dîners sans cérémonie. Elle devint alors la tenue officielle des gentlemen pour leurs soirées et moments passés au fumoir — d’où la notion de smoking. En 1886, lors de son séjour dans la résidence secondaire du Prince, James Brown Potter, homme d’affaires américain, se fit réaliser un veston identique pour assister au dîner princier. De retour à New York, James la porta lors des soirées de son cercle privé, le Tuxedo Park Club. Les autres membres du Club furent conquis par l’aspect pratique et original de cette veste, contaminant aussi le gotha new-yorkais, à l’occasion de réceptions officielles en ville. Le tuxedo, équivalent américain du terme smoking, grava ainsi son nom dans l’histoire américaine en donnant, indirectement, le jour au nœud papillon qui allait devenir l’étoile des papillons de nuit, grâce au fondateur du Tuxedo Park Club, Pierre Lorillard, qui aurait parfait l’élégance du veston par l’ajout d’une petite cravate courte.

Infographie : Création Romu

La désignation même de nœud papillon résulterait de la représentation de l’opéra de Puccini, Madame Butterfly, en 1904. Pour certains, ce serait un hommage au nœud court porté par le chanteur principal, pour d’autres, le franc succès de l’œuvre qui aurait transformé le nom de la cravate à deux coques que portaient ces messieurs pour aller à l’opéra. En 1924, le nœud papillon se dissociera totalement de la cravate et volera de ses propres ailes en tant qu’accessoire vestimentaire indispensable à tout homme raffiné.

Petit nœud papillon deviendra grand, pourvu que l’homme l’associe à sa vie. S’il est petit par sa taille, le nœud papillon l’est beaucoup moins dans sa stature, de très grands hommes l’ayant adopté. Ces personnages d’exception avaient peut-être une haute idée de la représentativité de leur fonction et de la nécessité d’y faire honneur, d’où des choix vestimentaires classiques, mais raffinés. Sir Winston Churchill (1874-1965), premier ministre britannique et figure emblématique de la Seconde Guerre mondiale, fut un ardent défenseur du nœud papillon. En affirmant son style vestimentaire, dont le nœud papillon devint une sorte d’emblème, notamment sa version marine à pois blancs, et en y apportant un soin particulier, le politicien donnait plus de force à son image et à son discours, prouvant qu’il avait non seulement l’étoffe d’un leader, mais qu’il en possédait le sérieux et le charisme. Cohésion du style et sophistication de l’allure, au travers des accessoires arborés et du cigare, scellèrent à jamais l’image d’un vainqueur aux yeux d’un peuple britannique meurtri et endeuillé.

De gauche à droite : Abraham Lincoln, Albert Einstein et Charlie Chaplin, Sir Winston Churchill — Infographie : Création Romu

Cet attrait que le nœud papillon a exercé sur des hommes d’exception lui a permis de se hisser aux plus hauts postes : président des États-Unis d’Amérique, en la personne d’Abraham Lincoln, dont la mise était toujours nette, quelles que soient la couleur dominante et l’activité, le nœud pap’ en vigile immuable était de toutes les sorties. Et que dire de ce tour de force où il fait preuve de dérision poétique, avec le côté facétieux d’un Charlie Chaplin, qui frise au génie avec un Albert Einstein? Le nœud papillon est un virtuose qui volette de grands personnages en célébrités et fréquente les coulisses de l’Histoire avec une indéfectible aisance.

Le nœud pap’ a un charisme fou, c’est un séducteur né, il en use et en abuse pour donner à son image cette aura d’élégance intemporelle et inimitable, et ancrer la fascination de celui ou celle qui le regarde. Son duo noir et blanc va de pair avec la photo glamour des acteurs hollywoodiens des années 40-50. La masculinité affirmée d’un John Wayne, la distinction naturelle d’un Gary Cooper, le magnétisme sensuel d’un Clark Gable, le charme distingué d’un James Stewart ou l’ineffable chic d’un Cary Grant sont autant de facettes du nœud papillon. Qu’il prenne la pose pour la postérité ou accompagne l’habit et le gibus de Fred Astaire dans un numéro de claquettes, où qu’il soit, il sait se mettre en vedette.

De gauche à droite : John Wayne, Gary Cooper, Clark Gable, James Stewart, Cary Grant — Infographie : Création Romu

Même si le nœud papillon a gagné une identité qui lui était propre, au début du XXe siècle, c’est sur le plan de l’usage que la distinction s’est faite. En journée, il restait l’apanage d’une élite sociale ou de certaines catégories professionnelles, tels les médecins, avocats ou intellectuels. Son aspect moins conventionnel que la cravate l’a desservi, dans l’entreprise et au quotidien. Ce n’est que le soir ou dans les grandes occasions qu’il brillait véritablement, souvent au cou d’artistes et de célébrités du monde du spectacle. Après ce passage à vide dû à une image d’excentricité ou d’originalité marquée, le nœud papillon connaît un regain de popularité. Il fait preuve de souplesse et s’adapte à la dextérité de son utilisateur ou satisfait son côté puriste : nœud monté ou à clipper, et nœud qui se noue. Même s’il a connu des hauts et des bas dans sa carrière d’accessoire masculin, le nœud papillon est résilient : il s’invente et se réinvente au gré des tendances, et la sienne est actuellement ascensionnelle, revigorée par des créateurs et des icones de la mode ou grâce aux styles preppy et hippster qui l’ont remis au goût du jour (et plus uniquement à celui des grands soirs).

Créateurs : Merci Simone (nœuds bois), Cinabre (nœuds bleu foncé), Oh My Node (nœuds carreaux et unis rouge ou noir) — Infographie : Création Romu

Si les Anglais ont été très influents dans la genèse du nœud papillon, il semblerait que la nouvelle garde présidant à sa modernité soit française. Jeunes créateurs et artisans passionnés ont ouvert leurs ailes, aidant ainsi le papillon à sortir de sa chrysalide d’ennui et de classicisme convenu. Une fois déployés, ces papillons de France s’épanouissent dans toutes les impressions, couleurs et textures imaginables : soie, satin, tweed, cachemire et même bois précieux. Avec cette nouvelle vague française, c’est gala tous les jours!

Malgré son grand âge, le nœud papillon ne peut résister à la fougue de la jeunesse, et son âme de saltimbanque s’exprime, alors, dans toute sa fantaisie. Il a un indéniable talent pour la scène et, en réponse à cet irrésistible appel qui l’envoûte comme le ferait le chant d’une sirène, le nœud pap’ fait entendre sa voix, haut et fort. S’il cherche toujours son papa en affichant une rafraîchissante fantaisie, il se nomme Stromae; si son originalité s’exprime dans le style des années 60 et que le groove de son âme a des sonorités de gospel, il s’est incarné en Ben L’Oncle Soul; s’il swingue au son d’un big band et la joue façon crooner, Justin (Timberlake) est redescendu sur terre!

De gauche à droite : Stromae, Ben L’Oncle Soul, Justin Timberlake, Raymond Devos — Infographie : Création Romu

Quand il n’associe pas sa voix à la musique, le nœud papillon en joue, et en rejoue même, et devient un conteur à l’humour inégalable. Il papillonne et délire au gré des mots pour divertir son public pendu à sa maestria verbale : il s’appelle alors Raymond Devos.

Toutefois, le nom du plus emblématique de tous les nœuds papillon est Bond, James Bond. Le chic associé à la désinvolture naturelle d’un Sean Connery, l’élégance britannique un tantinet royale d’un Roger Moore, le charme insolent d’un Pierce Brosnan ou le flegme ombrageux d’un Daniel Craig… Il n’y a pas à dire, le nœud pap’ est résolument un aventurier qui se démène et œuvre pour sauver le monde et les intérêts de la couronne britannique (en digne sujet de Sa Majesté). À l’inverse de nombreux autres agents secrets fictifs, dont les adaptations ont eu un retentissement moindre ou sont tombées dans l’oubli, James Bond affiche un succès non démenti et fait preuve d’une longévité indiscutable, résistant non seulement aux nombreux ennemis qu’il est appelé à combattre, mais aussi aux années qui passent. Pourtant, si OO7 endosse parfaitement le smoking-nœud pap’ au cinéma, il l’a tout d’abord fait sous la plume de l’écrivain anglais, Ian Flemming (1908-1964), l’auteur de Casino Royale paru en 1953, premier d’une série de douze romans et quelques nouvelles qui contribuèrent à populariser la fiction liée à l’espionnage. D’ailleurs, le personnage partage nombre de choses avec son auteur : son appartenance britannique; une carrière liée aux services secrets; certains traits physiques; ses penchants d’esthète (belles voitures, femmes splendides) et son raffinement qui se manifeste dans sa garde-robe et ses accessoires, dont le nœud papillon que l’écrivain arborait très naturellement, tant au travail que dans les soirées.

De gauche à droite : Ian Flemming, Sean Connery, Roger Moore, Pierce Brosnan, Daniel Craig — Infographie : Création Romu

Cette alliance entre les attributs purement britanniques du personnage et son dévouement à l’ordre mondial lui confèrent une couleur apatride qui lui permet de séduire un public international, et ce depuis plusieurs générations. Le nœud pap’ de 007 dont la britannicité perce au travers de son humour caustique, de son élégance ou de son flegme ne risque pas d’abandonner son air de premier de la classe. Le triomphe intemporel du personnage et le charisme des acteurs qui l’incarnent à l’écran promettent encore une belle carrière au nœud papillon, comme étoile des accessoires vestimentaires masculins, car où qu’il soit, il vole la vedette, à juste titre d’ailleurs !

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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7 Réponses

  • LeSourd daniel sur février 18, 2016, 14:12:29

    ah! Voilà donc le noeud pap. Je pensais approfondir mes connaissances en nuisette…. Je me suis trompé de vêtement et de sexe. Merci pour cette foule de renseignements sur un objet de mode que j’adore et que j’ai beaucoup porté plus jeune. Ne voulant pas être dandy ou vieux beau, je l’ai abandonné avec regrets. Merci Manu pour ce très intéressant abécédaire .

    Répondre àLeSourd
    • EmRoy sur février 18, 2016, 16:41:08

      Cher Daniel,
      N’essaie pas la nuisette… c’est un peu tard, mais par contre, tu peux remettre le nœud papillon, très en vogue et indémodable, quel que soit son âge! Aux orties les regrets et vive le papillon! Merci de ta fidèle lecture.;)

      Répondre àEmRoy

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