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M pour mantille


Une fois encore, l’Abécédaire insolite invite au voyage, pas seulement au travers de lettres et de mots, mais aussi par les évocations culturelles et géographiques qu’il véhicule. Le M se pare de mystère et promet un monde de merveilles, dans lequel élégance et allure altière riment avec appartenance et femmes fières. La belle Andalouse que célébrait Alfred de Musset dans son ode à une féminité exacerbée ne se lasse pas d’alimenter l’imaginaire romantique. Aimantés pas cette vision poétique, glissons-nous dans son ombre, «rien que pour toucher sa mantille».

© 2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Apparu en 1810, le terme mantille vient de l’espagnol mantilla qui est le diminutif du mot manto désignant une grande cape. L’origine latine de ce dernier serait mantum qui désigne en français un mantelet, une courte cape pour couvrir les épaules et les bras féminins, vêtement en vogue au XVIIIe siècle. Comme étymologie latine, Le Grand Robert renvoie au terme mantellus signifiant manteau. Ces détours étymologiques confirment bien la même chose : la vocation de la mantille, cette écharpe de soie, de laine, de dentelle ou de tulle brodé, est de couvrir, notamment la tête et les épaules des femmes. D’après certaines peintures d’El Greco ou de Velásquez qui l’ont immortalisée, elle serait apparue en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles. Toutefois, son usage chez la noblesse et la bourgeoisie se serait répandu au XVIIIe siècle, quelques peintures de Goya dont Le Portrait de la duchesse d’Albe (1797) en attestant également. Mais, c’est au XXe siècle qu’elle connaîtra des heures plus glorieuses, notamment sous le pinceau d’Ignacio Zuloaga (1870-1945), un peintre espagnol grand voyageur, dont le réalisme un peu cru et la vivacité des toiles dépeignent parfaitement l’univers festif et coloré de l’Espagne et de l’Andalousie.

Ignacio Zuloaga et ses peintures — Infographie : Création Romu

Des facteurs climatiques, sociaux et religieux interviennent dans l’évolution de l’usage de la mantille. À l’origine, les raisons motivant son utilisation reposent sur la nécessité de se protéger du froid ou le désir de s’embellir. Portée initialement par les femmes du peuple, la mantille servait alors de mantelet pour se couvrir la tête et les épaules. Elle était utilisée sans peigne, car l’idée de parure n’y était pas attachée. Le type de tissu employé pour sa confection étant fonction du climat et de sa vocation, les étoffes utilisées au nord de l’Espagne étaient plus épaisses : soie, lainage ou velours, incluant certains ornements tels que des perles pour féminiser, malgré tout, le vêtement. Puis, la mantille se travestit en parure pour embellir la femme, notamment au sud de l’Espagne, où des tissus fins et légers tels que la soie concouraient à sa fabrication, puis la dentelle qui se développera partout, au début du XVIIe siècle. Finement travaillée, la mantille comportait alors des ornements plus ou moins élaborés, selon l’aspect festif ou plus quotidien de l’occasion.

Au XIXe siècle, la mantille gagne en distinction, grâce à la reine Isabel II qui régna sur l’Espagne de 1833 à 1868. Affectionnant particulièrement les coiffes, les dentelles et les diadèmes, elle lui donna ses lettres de noblesse, en l’intégrant à sa tenue royale, lors des évènements ponctuant sa vie de souveraine. Ses dames de compagnie et tout son entourage féminin l’imitèrent et adoptèrent cette parure : la cour et la haute société bourgeoise se convertirent à la mantille devenue, ainsi, l’accessoire raffiné symbolisant la distinction féminine. La fière allure de ce voile richement décoré s’imposa donc et son épanouissement fut assuré par un complément indispensable : le peigne ou peineta. De taille variable, l’espagnol étant souvent très grand, cet accessoire doit être flexible, afin de pouvoir le déformer sans risque, lorsqu’il est intégré à la coiffure. Autrefois, les peignes étaient en nacre ou en écaille — la matière provenant de la carapace des grandes tortues de mer — blonde, brune, noire ou acajou avec des reflets jaspés ou tigrés.

Claudia Cardinale entourée de peignes en écaille — Infographie : Création Romu

La partie supérieure et convexe du peigne était ciselée à la main. Ce travail artisanal en a fait des objets précieux collectionnés ou exposés dans les musées spécialisés. Les mesures de protection en faveur des tortues géantes et les nouvelles technologies imposent de recourir, aujourd’hui, à des matières modernes telles que le polyester ou l’acétate de cellulose qui, par leur souplesse, se prêtent bien au travail des peignes. Pour confectionner la mantille, le tissu de prédilection est la dentelle, notamment celle réalisée au fuseau : la Blonda avec ses grands motifs floraux festonnés d’ondes, dont les contrastes conviennent autant à la mantille noire que blanche; et la dentelle de Chantilly, du nom de la ville française qui la fabrique, plus aérienne et élégante, dont l’inspiration végétale offre à profusion bouquets et vases de fleurs, guirlandes de feuillages et autres arabesques florales. La troisième solution vise à imiter les deux dentelles précédentes, par le biais de broderies réalisées à la main dans du tulle.

À partir de 1866, divers troubles politiques, dont la révolution de 1868, fragilisèrent Isabel II qui s’exila et abdiqua en 1870. La fin de son règne influa sur le déclin de la mantille en Espagne, excepté en Andalousie et à Madrid où l’accessoire était fortement ancré dans les usages. En raison de sa nature emblématique, l’aristocratie féminine madrilène l’utilisa comme symbole pour montrer son mécontentement durant le court règne du successeur d’Isabel II, Amédée Ier de Savoie (de 1870 à 1873) et de son épouse Maria Victoria. En signe de protestation et de rejet des coutumes étrangères que le nouveau roi souhaitait introduire, entre autres à la cour, les femmes se promenaient dans les rues de Madrid en arborant non pas un chapeau, à l’image des autres femmes de la noblesse italienne ou française de l’époque, mais la traditionnelle mantille et son peigne, selon la plus pure tradition espagnole. Cet événement entra dans l’histoire sous le nom de Conspiration des mantilles.

Les femmes de la famille royale d’Espagne — Infographie : Création Romu

Au XXe siècle, la mantille perd en popularité en Espagne, mais reste présente dans le patrimoine andalou. Dans certaines familles de la haute société sévillane, les femmes portent toujours la mantille et en ont souvent une en réserve pour toute invitée non andalouse. Durant la semaine de la Feria de abril, Séville vit à l’heure de cette foire commerciale où stands et kiosques installés dans l’enceinte de la feria sont source de rassemblement et divertissement quotidiens pour tous les Sévillans et les nombreux adeptes venus d’Andalousie et d’ailleurs. Il n’est guère étonnant que la mantille, blanche pour l’occasion, s’affiche alors dans toute sa splendeur. Dames et mantilles paradent du haut des attelages qui les conduisent aux arènes, ou dans les loges pour assister aux corridas. Au XXIe siècle, la tradition de la mantille s’exprime donc essentiellement lors de mariages, de corridas, de cérémonies officielles ou militaires, et les reines et infantes d’Espagne respectent aussi cette coutume.

Le facteur religieux contribue beaucoup à la pérennisation de la mantille. La force du catholicisme et la ferveur du peuple espagnol donnent une intensité prononcée à toutes les fêtes religieuses et à leur célébration. La Semaine sainte n’échappant pas à la règle, cette période de festivités revêt un éclat exceptionnel. En Andalousie notamment, de grandes processions déambulent dans les rues et reproduisent la Passion du Christ par le biais d’une immense croix ou de tableaux sculptés. Endeuillées, les églises se parent de grands voiles noirs et les Andalouses de leurs plus beaux atours, dont la mantille de dentelle noire fixée sur son peigne, pour rejoindre les divers cortèges qui se déplacent d’église en église. Fidèlement transmise de mères en filles jusqu’à la moitié du XXe siècle, cette tradition aurait pourtant tendance à diminuer, peut-être en raison des réformes du catholicisme apportées par le code du droit canonique de 1983.

De gauche à droite : Élisabeth II d’Angleterre, Bernadette Chirac, Lady Diana, princesse Charlène de Monaco, Michelle Obama — Infographie : Création Romu

En effet, la volonté de modernisation de l’Église insufflée par Vatican II — le concile œcuménique dont les quatre sessions s’échelonnèrent de 1962 à 1965 — mena, une vingtaine d’années plus tard, à l’abandon du principe imposant le port d’une mantille noire pour les femmes, ou blanche pour les reines catholiques, en présence du Pape. Lors de leur visite au Vatican, les personnalités féminines ont donc le choix de saluer le Saint-Père, coiffées ou non de ce voile. La Reine Elisabeth II d’Angleterre, Lady Diana ou de premières dames telles que Bernadette Chirac et Michelle Obama optèrent pour la mantille, alors que certaines femmes chefs d’État — la chancelière allemande Angela Merkel ou les anciennes présidentes de l’Irlande Mary Robinson et Mary McAleese, pourtant catholiques — se présentèrent tête nue. Toutefois, depuis quelques années, la mantille semblerait vouloir reprendre du service, à l’église, le précédent Pape, Benoît XVI, ayant autorisé, en 2007, le retour de plusieurs rites antérieurs à la période réformatrice.

Infographie : Création Romu

Comme pour tout accessoire vestimentaire doté d’une certaine noblesse, tant dans son histoire que dans son allure, la haute couture a donc revisité la délicate parure. Alexander McQueen, Jean-Paul Gaultier, Oscar de la Renta ou Christian Lacroix, autant de grands couturiers qui font parfois dans la dentelle et se laissent prendre au mystère de la mantille. Au détour d’une tenue de soirée ou d’une robe de mariée, on tente alors de deviner, sous l’emblème espagnol, l’œil de velours qui galvanisera notre imaginaire et transportera nos pensées vers des ailleurs riches d’une tradition fièrement portée et assumée.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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