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L pour lavallière


Dans la lignée de La Vallière, une célébrité peut en cacher une autre et la chronique de cet abécédaire aurait pu s’intéresser à la reliure de cuir couleur feuille morte, le maroquin lavallière, qui fait référence à un bibliophile acharné, Louis-César de La Baume Le Blanc, duc de La Vallière et petit-neveu d’une célèbre duchesse du même nom. Toutefois, malgré le goût prononcé du duc pour les belles lettres et les livres, ce n’est pas le cuir de sa reliure qui aura la vedette, mais plutôt l’étoffe légère savamment nouée de sa cravate. Sans plus attendre, voici le nœud de l’affaire.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Toujours riche d’enseignements, Le Grand Robert souligne que le terme lavallière est apparu en 1874, qu’il s’utilise seul ou en apposition, notamment avec le mot cravate, et désigne une « cravate large et souple, qui se noue en formant deux coques ». À l’image des deux termes évoqués dans de précédentes chroniques, le gibus et le justaucorps (le leotard en anglais), dont les appellations renvoient à leur inventeur, ce nœud a emprunté le patronyme d’une duchesse figurant parmi les intimes d’un roi légendaire. Même si son usage officiel date de la fin du XVIIIe siècle, son étymologie nous ramène beaucoup plus loin et nous transporte à la cour de Louis XIV, jusque dans le giron d’une jeune femme intègre, sincèrement éprise de ce roi, dont elle deviendra la première maîtresse : Françoise Louise de La Baume Le Blanc, plus connue sous le nom de Louise de La Vallière. À 17 ans, l‘ingénue Louise va tomber dans les filets du roi, en devenant la pièce maîtresse du stratagème élaborée par Henriette d’Angleterre — la cousine et belle-sœur de Louis XIV — dont elle est demoiselle d’honneur. Bien que marié à Marie-Thérèse d’Autriche, et sur le point de devenir père, le Roi-Soleil éprouve, en effet, un penchant pour l’épouse de Philippe de France, son frère, inclination partagée. Pour masquer les apparences, Henriette d’Angleterre suggéra, alors, de recourir à une ruse couramment utilisée dans les arcanes de la cour, la technique du paravent. Il fallait détourner les rumeurs d’idylle naissante entre Louis XIV et elle-même vers une tierce personne, en l’occurrence sa demoiselle d’honneur, dont la discrétion et la retenue lui paraissaient sans danger. Henriette d’Angleterre fut, cependant, prise à son propre piège, car l’intrigue tourna à l’avantage de Louise, secrètement amoureuse de Louis XIV depuis longtemps, dont les charmes subtils et l’ingénuité firent aussi succomber le jeune roi qui la prit officiellement pour maîtresse.

De gauche à droite : John Tyler, Eugène Viollet-Le-Duc, Frédéric-Auguste Bartholdi, Paul Wayland Bartlett, Marcel Proust — Infographie : Création Romu

Bien que souvent représentée avec un large décolleté, la duchesse de La Vallière affectionnait les foulards, et certaines gravures la montrent arborant un nœud d’étoffe sur le devant de son corsage. Ce serait cette image que les peintres du XIXe siècle auraient reproduite dans leurs tableaux, tout en adoptant l’accessoire dans leur habillement, vers 1875, puisque le foulard féminin savamment noué autour du cou de ces messieurs, artistes, poètes, musiciens, intellectuels ou politiciens resurgit alors. La mode masculine s’étant approprié la lavallière, elle en fera rapidement un accessoire emblématique de la fin du XIXe siècle, tant pour l’homme que pour la femme, dont il rehausse les corsages avec une infinie délicatesse et beaucoup de féminité. Romantisme et chic classique lui resteront étroitement liés. Cependant, telle une belle oubliée dans les cartons à dessin des designers, la lavallière tombera, peu à peu, en désuétude et ne se réveillera de son profond sommeil que dans les années 1940, sous l’inspiration de grands couturiers tels que Chanel ou Dior.

Bien avant l’ère de la Working Girl des années 80, Yves Saint-Laurent avait déjà mis ses talents de créateur visionnaire au service de l’émancipation de la femme. Dans les années 60, son coup de crayon avait sorti certains incontournables du vestiaire masculin, tels le pantalon et la veste, pour les convertir en indispensables de la garde-robe féminine. En 1964 et 1965, la lavallière devient l’attribut féminin idéal pour donner la réplique à la cravate et au nœud papillon, accessoires emblématiques du pouvoir masculin, dans les milieux d’affaires. Malgré l’inspiration pop art de la collection 1966-1967, le complet smoking oppose la sobriété d’une lavallière noire à la géométrie colorée à la Mondrian des robes créées par Saint-Laurent. Comparativement à Coco Chanel et Marlene Dietrich qui s’appropriaient des vêtements masculins, Yves Saint-Laurent fit preuve d’audace en revisitant certains standards masculins — caban, saharienne, complet et smoking — dont il féminisa le style, poussant la femme à prendre le pouvoir et à s’affranchir des rôles subalternes qui prévalaient jusque-là, tout en conservant sa féminité. La lavallière que certains jugent comme l’illustration parfaite de la bourgeoise guindée pourrait alors avoir une autre dimension, celle d’une affirmation de la femme dans un milieu professionnel essentiellement gouverné au masculin, une sorte de revendication féministe qu’aurait portée la lavallière, durant les années 70 et 80. Aux États-Unis, par exemple, Meg Whitman, l’actuelle PDG de Hewlett-Packard, fut l’une des premières femmes, en 1979, à entrer dans le sacro-saint cénacle directorial de Procter & Gamble. Il n’existait, alors, aucun modèle ou précédent pour guider la jeune femme dans le choix d’une tenue appropriée à une femme occupant un poste de cadre supérieur. Elle essaya de s’aligner sur celle de ses collègues masculins et adopta le tailleur-chemisier qu’elle agrémenta de sa touche féminine, une lavallière censée faire écho à la cravate de ces messieurs. L’idée consistait à féminiser les attributs masculins qui étaient la norme en vigueur dans le milieu des affaires. Les femmes nommées à des postes de direction, durant ces années, ont donc été des pionnières qui ont initié une allure professionnelle, mais féminine. L’introduction de la lavallière sur les marchés de l’Amérique des entreprises s’est popularisée, faisant de cet accessoire, ou de la blouse à col lavallière, un attribut phare de la femme d’affaires des années 80.

Photos de Margaret Thatcher : © The national archives (UK), © PA Archives Press Association Images —  Infographie : Création Romu

Icône incontestable de la politique des années 80, Margaret Thatcher, la première ministre britannique, ne fit pas exception à cet effort de féminisation de son image professionnelle. Issue d’un milieu simple et dotée d’un esprit pragmatique, la Dame de fer était, néanmoins, très consciente de la représentativité de sa fonction et de l’importance d’avoir un style bien à elle. Un tailleur classique, un chemisier à col lavallière et un collier de perles composèrent sa tenue emblématique. En 1985, dans une entrevue avec une célèbre auteure et journaliste de télévision anglaise, Madame Thatcher expliqua qu’elle refusait de sacrifier le confort aux exigences de sa fonction, mais qu’elle s’efforçait d’apporter une touche féminine à ses tenues, d’où le choix du chemisier à lavallière. Son style se devait d’être toujours « de bon goût et approprié aux circonstances », comme elle le confia alors.

Le XXIe siècle n’échappe pas à cet éternel recommencement de la mode, dont les courants fluctuent et font revivre, 30 ou 40 ans plus tard, une tendance passée. Au début des années 2000, des créateurs comme Prada ressortent la lavallière et lui font les honneurs de leurs défilés ou de leur gamme de prêt-à-porter, notamment chez Tom Ford, Louis Vuitton, Marc Jacobs ou YSL. Un peu plus tard, en 2011, la belle endormie des années 70-80 refait surface, décidée à s’accrocher cette fois-ci, puisque la lavallière s’intègre au col de la blouse féminine.

Infographie : Création Romu

Elle vient chatouiller le cou des collections haute couture et du prêt-à-porter, comme une sorte d’hommage récurrent à ces premières dirigeantes qui avaient lancé une mode en adoptant leur propre modus vivendi, dans un univers exclusivement masculin. Designers et grands couturiers revisitent ce nœud flottant BCBG (pour bon chic, bon genre) et le font défiler en multicolore. Moschino, Escada, Chanel ou Dior, autant de créateurs qui s’ingénient à nouer, dénouer, détourner, façonner et libérer le précieux accessoire pour donner une allure plus stylée à leur collection. Même refrain pour les frimas de l’automne-hiver 2015-2016, chez les plus grands, YSL, Gucci, Paul & Joe, Rochas, Chloé ou Valentino, la lavallière promène son élégante et indémodable désinvolture. Elle se décline à l’infini — nœud flottant fin, long, épais, uni, imprimé ou fleuri —, se marie avec un pantalon 7/8 ou une jupe crayon et se décoince avec un jean délavé et des baskets. Décidément, ce nœud à la gorge n’en finit pas de s’exprimer!

Infographie : Création Romu

La roue de la mode tournant inlassablement, il y a fort à parier que la lavallière continuera à témoigner de son indémodable chic, au travers de collections futures, confirmant son élégance, quelle que soit l’époque, et le précepte d’Yves Saint-Laurent : « Les modes passent, le style est éternel. »

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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4 Réponses

  • Søren Heiberg sur février 3, 2016, 13:16:09

    Hi Emmanuelle,
    It really looks very interesting what you are creating but too heavy for me to get through in Franch. You need to practice your English a bit so send a few words explaining the idea behind all this and what it is all about.
    Take care!

    Répondre àSøren
    • EmRoy sur février 3, 2016, 13:28:53

      Hi Sören,
      Sure I will give you a  »private lesson » by mail as soon as possible . But I do know your French is much better than what you seem to suggest. 🙂 Thanks for taking some time to post your comment.
      Take care!

      Répondre àEmRoy

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