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K pour kilt


Au scrabble, le K fait partie des quatre lettres qui valent leur pesant de points, dans un mot. Dans un abécédaire, d’autant plus si ce dernier a un thème précis, il donne des maux… de tête. Pourtant, sur le plan vestimentaire, le filon n’était pas complètement épuisé : le k-way aurait pu nous protéger de la tempête, le kabig aurait été un élégant coupe-vent breton et, avec des knickers, le Tintin qui sommeille en nous aurait été paré pour l’aventure. Mais, comment résister au son de la cornemuse ou au cœur vaillant d’un Braveheart? De quelle fibre sont-ils faits, ces Écossais, pour affronter, jambes nues, les Anglais ou leurs brouillards glacés? Quel est donc le secret de la longévité du kilt, cette tenue intemporelle si emblématique de la nation écossaise?

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon Le Grand Robert, le terme anglais kilt est apparu dans la langue française en 1792, et désignait la jupe des Écossais et des Grecs. Le mot lui-même tire son origine du nom kjilt qui signifie « plissé » en vieux norrois — l’ancienne langue des peuples scandinaves également appelée nordique ou germanique septentrional — et qui faisait référence au plaid, la couverture, dont le montagnard ou le soldat écossais s’enveloppait. L’entrée en scène du kilt remonte à la fin du XVIe siècle, plus précisément au nord-ouest de l’Écosse, dans les Highlands qui sont une région de hautes terres assez reculées, peu fertiles et dépeuplées. À l’époque, il s’agissait d’un grand morceau de tissu, le big kilt ou grand kilt, que le Highlander drapait et ceinturait autour de sa taille, avant de rejeter le pan restant sur son épaule ou de le déployer sur sa tête, à la manière d’une cape.

Infographie : Création Romu

Image emblématique de la culture écossaise apparue vers 1532, le tartan est donc une étoffe de laine originaire des Highlands, où les familles — les fameux clans habitant cet immense territoire et vivant de la terre et du bétail, leur principale richesse — avaient développé un savoir-faire pour teindre la laine, avant de la filer et de la tisser, en utilisant les plantes, les mousses et les baies de la région. Le tissage des divers fils teintés produisant des lignes de couleurs verticales et horizontales entrelacées forme le motif du tartan. L’association de ce motif et de ses couleurs à un clan précis est une notion plutôt récente : elle résulterait de la standardisation de la tenue portée par les régiments des Highlands, au XVIIIe siècle, et de la folie écossaise qui s’était emparée de la période victorienne, au XIXe siècle, donnant une couleur très mode aux produits d’Écosse. Auparavant, le clan n’incarnait pas seulement une famille, il englobait tous ceux qui vivaient sur un même territoire et le faisaient prospérer, d’où les guerres sanglantes qu’ils se livraient entre eux, pour protéger leurs terres et leurs biens. Les motifs des tartans créés, alors, relevaient plus des us et coutumes liés à un certain territoire que d’une notion de clan ou de famille. Aujourd’hui, l’attribution d’un tartan, et de ses diverses déclinaisons, fait l’objet d’un enregistrement officiel auprès du Lord Lyon King of Arms, un grand personnage de l’État écossais responsable, entre autres, de l’octroi des armoiries, après approbation par le chef du clan lui-même.

Kilt anciens (XVIIIe, 1822 et 1835) — Infographie : Création Romu

Le passage à la version raccourcie du long kilt a fait l’objet de bien des controverses, notamment parce qu’un Anglais pourrait en être à l’origine. Dans les années 1730, Thomas Rawlinson, alors directeur d’une usine sidérurgique et lui-même adepte du kilt, aurait souhaité couper court à l’impossibilité de dissocier les deux parties du kilt qui, en cas de pluie, supposait de laisser le haut du corps exposé à l’humidité. Après avoir séparé les deux éléments et recouru aux services d’un tailleur pour coudre les plis de façon définitive, le tour aurait été joué : le kilt venait de prendre une petite cure de raccourcissement. Toutefois, cette version n’est pas forcément du goût des Écossais, dont l’Histoire face aux Anglais n’a été que coupes sombres et entailles dans leurs propres rangs et leurs droits. L’évolution du kilt vers sa version courte a certainement connu des concrétisations ailleurs en Écosse, mais aucune ne semble avoir été répertoriée officiellement, à l’instar de celle de T. Rawlinson.

Le véritable kilt est généralement coupé dans le tartan de l’acheteur qui peut être une personne physique ou morale (province, région, organisme, entreprise, hôtel, grande marque, etc.) ayant fait enregistrer son propre motif écossais. La recette d’un kilt authentique ou haut de gamme réside dans la qualité de sa coupe et de sa méthode de fabrication. Il faut quelque 25 à 30 heures de travail d’un seul professionnel et environ 7,30 m d’un même morceau d’étoffe pour réaliser les plis arrière du kilt, afin de respecter le motif du tartan choisi. Cousu à la main, le kilt respecte les règles du savoir-faire traditionnel : coupe du métrage désiré en déchirant le tissu pour respecter le droit fil et conserver la bordure (pas aux ciseaux); plis cousus un à un; ajout d’une bande à l’envers des plis pour les maintenir ensemble; boucles et lanières de cuir cousues manuellement sur le kilt.

Infographie : Création Romu

Fort de ses racines culturelles et sociales bien ancrées, le kilt témoigne du patriotisme et de l’honneur écossais et doit se porter selon la tradition. Ce n’est pas une sorte de serviette que l’homme s’enroule autour des reins à la sortie de la douche! Le kilt se porte au-dessus du genou ou, selon les puristes, ne laisse apparaître que sa partie inférieure. D’autres accessoires importants viennent parfaire la tenue des Highlands. La ceinture de cuir noir ou brun maintient le kilt en place, surtout s’il n’est pas accompagné d’un gilet, et se pare d’une boucle en métal pouvant représenter, entre autres, les armoiries du clan. Porté sur le devant du kilt, au niveau de l’entrejambe, le deuxième accessoire est une escarcelle en cuir ou en fourrure, le sporran, attachée directement à la ceinture, ou par une chaîne, qui comporte certains ornements tels que les armoiries du clan, comme sur la boucle de la ceinture. Visant à pallier l’absence de poches sur le kilt, le sporran sert donc de porte-monnaie, mais l’argent, le métal lui-même, peut aussi servir aux décorations qui l’ornent, ceci étant fonction de son usage : quotidien, officiel ou professionnel pour les joueurs de cornemuse, par exemple. Vient enfin l’épingle ou kilt pin qui se broche sur le tablier de devant, environ 10 cm au-dessus de la couture du bas et à 5 cm de la couture latérale. Elle peut avoir la forme d’une épée dont la garde reprend les armoiries du clan ou représenter un symbole traditionnel, tels le chardon écossais ou le nœud celtique. Sa vocation n’est pas uniquement décorative, car son poids empêche le kilt de battre au vent. Certains indiscrets, curieux ou polissons frémiront déjà d’impatience, ravis de découvrir, enfin, le pot aux roses… Peine perdue, le mystère restera préservé et bien au chaud, l’épingle ne se tirant pas du jeu auquel s’adonnerait le vent en soufflant un peu trop fort et en s’aventurant au-delà de la bienséance, au risque de dévoiler un quelconque secret intime et impénétrable. 

Infographie : Création Romu

Au XXIe siècle, le kilt a encore le vent en poupe, tout en continuant à préserver son intimité, et il est de toutes les grandes occasions. Il sort lors des cérémonies officielles et doit, naturellement, être accompagné des accessoires réglementaires et conformes au thème de la célébration : défilés militaires, fêtes nationales, championnats de cornemuse, Jeux des Highlands, concours de danse des Highlands, bals folkloriques. Le kilt a un faible pour les cérémonies de mariage qui lui permettent d’afficher toute son élégance, jusque dans les moindres détails. Pour les réceptions de jour, il peut s’exhiber de manière un peu plus solennelle et inviter ses indispensables acolytes que sont veste et gilet en laine noire, nœud papillon, chaussettes hautes de couleur écrue ou unie, jarretières et rubans colorés, assortis au kilt, ainsi que les chaussures noires, à longs lacets, les Ghillie Brogues. Toutefois, le kilt ne vit pas que de fastes et de fêtes, il assume quotidiennement ses tâches ou loisirs : policiers ou militaires, musicien pop, rock ou métal; sportif ou randonneur; spectateur d’un match de rugby; bricoleur du dimanche; fidèle du Happy Hour au pub, etc. Pour un quotidien sobre mais de bon ton, le kilt sortira sa chemise blanche et sa cravate. Si l’ambiance est au décontracté, T-shirt, col roulé ou, plus traditionnelle, chemise ample à manches bouffantes, appelée Ghillie shirt.

Le vent de modernité qui a soufflé sur le kilt a inspiré les fabricants qui offrent des modèles jouant sur les matières, les tons et la vocation du produit. Les habituels écossais côtoient des tonalités unies telles que le noir, le beige et le bleu marine ou denim, ainsi que des impressions contemporaines, tweed, motif unique de blason et camouflage de l’armée. Les matières et les coupes se sont aussi diversifiées : cuir noir ou brun et toile de coton, notamment pour les utilikilts aux multiples poches très prisés des professionnels du bâtiment et des bricoleurs.

Ewan McGregor, Sir Sean Connery, James McAvoy, Patrick Stewart, Gerard Butler Infographie : Création Romu

Le kilt a, décidément, la fibre comédienne; d’ailleurs, ses entrées théâtrales ne laissent jamais indifférent et il se fait son petit cinéma. Sur un tapis rouge, il a vraiment fière allure… Obi-Wan Kenobi, James Bond, Professeur X et sa version Charles-Xavier, ou le « majordome de service », alias Gerard Butler, tous, une fois sur leur trente et un écossais, n’ont pas leur pareil pour attirer l’attention et arborer le kilt avec panache… si celui-ci n’est pas blanc, il reste, néanmoins, l’étendard de la victoire et le symbole mythique de l’Écosse.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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5 Réponses

  • GARRETA Marc sur janvier 27, 2016, 10:15:10

    Très très bien tes rubriques EmRoy! Intéressantes et amusantes à lire! Les illustrations sont superbes! Le site est élégant et subtile! Bravo et merci pour ces moments agréables de lecture et d’informations!
    MG

    Répondre àGARRETA
    • EmRoy sur janvier 27, 2016, 13:35:36

      Cher Marc,
      Voilà de bien beaux commentaires que je transmettrai à l’équipe, l’infographiste en chef en sera, certainement, tout émoustillé! Des lecteurs fidèles et intéressés, que demander de plus? La motivation n’en est que plus forte.:)

      Répondre àEmRoy
  • Claudine Gilat sur janvier 27, 2016, 12:35:46

    Hello Em(manuelle) !
    Comme toujours, très bien documenté, bien écrit, et très agréable à lire !
    Bisous à toute la famille !

    Répondre àClaudine
    • EmRoy sur janvier 27, 2016, 13:28:33

      Bonjour à la Belgique,
      Merci de votre fidélité à distance et de vos bons mots, qui adoucissent ceux que certaines lettres peuvent me donner!;) Vive la francophonie qui nous réunit…:)

      Répondre àEmRoy

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