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J pour justaucorps


La première version du justaucorps — une veste ajustée au corps, avec des basques agrémentées de plis creux séparés par une fente — fut un élément clé de la mode masculine française, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Malgré tout l’intérêt historique de ce costume, l’Abécédaire insolite évoquera l’actualité d’une autre pièce qui, selon le contexte, revêt le caractère imposé de l’uniforme ou l’apparence théâtrale du costume de scène, lorsqu’elle s’exhibe en public. Alors, glissons-nous dans les coulisses de l’Histoire et voyons quelles sont les variations qui ont jalonné le parcours du justaucorps et de quelle manière il a mené la danse, jusqu’à nos jours.

©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Toujours présent à l’appel, Le Grand Robert rappelle que le justaucorps s’est d’abord appelé « collant d’équilibriste » et le décrit comme un « maillot collant d’une seule pièce qui couvre le buste, utilisé pour la danse et la gymnastique ». Si ces références laissent entrevoir tout un univers palpitant et riche de prouesses extraordinaires, l’étymologie française du mot justaucorps est, malheureusement, un peu terne, puisqu’elle renvoie à la juxtaposition des éléments juste, au et corps, en 1617, date à laquelle le terme apparaît pour désigner le fameux habit masculin. Pourtant, elle devient beaucoup plus vivante et tonique une fois que l’on s’attarde à son équivalent anglais, le terme leotard. En effet, et cela ne sera pas sans rappeler une précédente chronique sur le fameux gibus, le terme leotard, apparu dans la langue anglaise en 1886, provient d’un patronyme français — retour indirect à la francophonie —, celui de l’homme qui a inventé cette tenue moulante permettant aux gymnastes ou danseurs d’évoluer tout à leur aise. Il ne s’agit ni de François, le politicien, ni de son frère, Philippe, le talentueux artiste aux multiples facettes, mais de Jules Léotard. Principalement utilisé dans les pays anglophones pour désigner le justaucorps, le mot leotard était le nom du trapéziste, né à Toulouse le 1er août 1838 (et mort en 1870), qui a inventé ce maillot pour les besoins de ses spectacles. Fils d’un moniteur de gymnastique, Jules est pratiquement né avec un trapèze au bout des doigts. Dans ses mémoires — écrites en 1860, alors qu’il n’avait que 22 ans — le jeune-homme raconte que la première chose qu’il vit à sa naissance (on sent déjà poindre, sous la plume, l’art de se mettre en scène) fut un trapèze se balançant devant lui qu’il tenta d’attraper et que le meilleur remède, pour calmer ses pleurs, était de le suspendre à l’un de ces appareils de gymnastique. Dès son enfance, Jules est donc fasciné par les arts du cirque et s’entraîne très tôt, en pratiquant la méthode élaborée et enseignée par son père, dans son propre gymnase. Jules se destinait non pas au bâton (du trapèze), mais au barreau (d’avocat), car il avait une tête bien faite dans un corps sain… et bien fait, de surcroît, si l’on en juge par les rumeurs à propos des dames se pâmant à la vue de sa silhouette sculpturale.

Alors que Jules venait de commencer ses études de droit, l’appel du cirque se fit plus pressant et il entra au Cirque Napoléon (le Cirque d’Hiver Bouglione), à Paris. Le 12 novembre 1859, Jules y présenta un spectacle de voltige totalement inédit, Les Merveilles gymnastiques ou La Course aux trapèzes, dans lequel il insuffla toute l’audace et la fougue propre à sa jeunesse, associées à une parfaite maîtrise de son art.

Infographie : Création Romu

Réglé comme du papier à musique, ce spectacle aérien d’une douzaine de minutes vit l’avènement de la voltige entre deux trapèzes agrémentée de sauts périlleux, pour stimuler l’envolée d’adrénaline chez les spectateurs. Pari gagné, triomphe assuré! Rappelons qu’à l’époque, les acrobaties s’effectuaient sans filet de protection; c’est dire combien son intrépidité et sa maestria révolutionnèrent cette discipline, même si Jules superposait quelques matelas pour le réceptionner en cas de chute. Fort de sa récente notoriété, le trapéziste volant — l’un de ses nombreux surnoms — refusera alors de porter la tenue d’écuyer traditionnelle imposée par le directeur du Cirque, pour ses acrobaties, et adoptera un maillot de soie noire mettant largement en valeur sa silhouette musclée. Le justaucorps venait de naître et allait devenir le fameux leotard que danseurs et gymnastes anglophones utilisent aujourd’hui.

Après avoir ébloui le public parisien, dont Napoléon III et l’Impératrice Eugénie, notre acrobate toulousain devint un voltigeur international qui se produisit devant plusieurs têtes couronnées : le Prince Frédéric de Prusse, à Berlin; le Tsar Alexandre II, à Saint-Pétersbourg; et le Roi Victor Emmanuel, à Turin. Pour clore sa tournée à l’étranger, il fit également un saut à New York, où il donna une représentation à l’Academy of Music. L’Angleterre lui a également voué une grande adoration. En 1861, Jules y avait fait ses débuts, à l’Alhambra Theatre de Londres. Il se produira d’ailleurs à plusieurs reprises dans la capitale anglaise, tant sa notoriété y était grande; l’un de ses admirateurs était l’écrivain Charles Dickens, ébloui par tant de témérité et de brio. La presse s’est emparée de l’image virevoltante de ce virtuose de la voltige, au travers d’illustrations de ses acrobaties ou de caricatures le montrant en pleine action. Alors que la photographie en était à ses débuts, notre acrobate savait également prendre la pose, et en user à son avantage, pour se faire connaître ou reconnaître. Sa popularité inspira divers auteurs, dont Théophile Gauthier qui le compara à un « homme ou un oiseau volant », le chanteur de music-hall anglais George Leybourne, alias Champagne Charlie, qui fit un tube avec « The Daring Man in the Flying Trapeze » ou Claude Nougaro qui lui dédia quelques vers dans l’une de ses chansons.

© Paul Kolnik, Sara Mearns, Jared Angle in Peter Martins’ Swan Lake, New York City Ballet — Infographie : Création Romu

Le justaucorps est un athlète qui se travestit en artiste, selon les prestations qu’il réalise. L’âme du danseur lui colle à la peau et il joue les équilibristes sur n’importe quelle chorégraphie. Il épouse le corps et les moindres mouvements de la ballerine sous un tutu. Il se fait petit rat perché sur des pointes pour répéter quelques entrechats; ceinturé de plumes noires, il évoque le mal, tel un sombre présage de mort pour le cygne. Le leotard connaît donc de nombreuses heures de gloire, lorsqu’il est au faîte de son art, mais il endure également de nombreuses souffrances, s’impose de réels sacrifices et doit vibrer d’une volonté inouïe pour parvenir à briller les soirs de représentation. En danse classique, le justaucorps mène effectivement une double vie : de jour, il s’exerce inlassablement pour réussir une arabesque simple ou maîtriser une pirouette fouettée et, le soir, il enchante, par son talent et son esthétique, un parterre subjugué. Lors des cours ou des répétitions, la tenue de danse revêt un caractère essentiel : elle ne doit pas freiner le danseur ou lui occasionner une quelconque gêne dans ses évolutions.

Crédit photo : Kenny Johnson Photography — Infographie : Création Romu

Elle doit permettre au professeur de vérifier instantanément la posture et l’alignement du corps ou les erreurs de position chez l’élève. La coupe, l’ajustement, le confort, l’élasticité du tissu et sa lavabilité sont autant de critères justifiant le choix du justaucorps comme base de l’habillement. Pour compléter sa tenue, la danseuse portera également un collant rose ou blanc, sous le justaucorps, et souvent un cache-cœur pour la préserver de tout refroidissement. Lorsqu’il comporte une jupette, le leotard devient tunique, ou tutu, s’il s’agit d’un volant de tulle ou d’un voile long, ce dernier étant le costume d’apparat des représentations.

Cette rigueur dans la tenue fait du justaucorps une sorte d’uniforme et, de fait, les écoles de danse affichent leur identité visuelle par le biais du justaucorps, dont la couleur et la forme sont imposées à l’élève. Comme une rentrée scolaire classique, la reprise des cours de danse, souvent concomitante à celle des classes, donne lieu à une effervescence pour équiper les ballerines en herbe ou les professionnelles. C’est tout un univers où les courants de la modernité ont influencé l’évolution du justaucorps, comme il a lui-même imprégné la mode, par sa ligne épurée et ajustée, pour rehausser le galbe du buste féminin, sous une veste de tailleur ou avec un jean, par exemple. Depuis le Second Empire, le justaucorps a donc continué à parader jusqu’au XXIe siècle.

Bettie Page, Cyd Charisse et Jane Wyman — Infographie : Création Romu

Des mannequins — telle Bettie Page, la provocante pin-up américaine des années 50 —, des actrices de cinéma et même Wonder-Woman (alias Linda Carter, dans la série télévisée éponyme) vont entretenir la fibre artistique du leotard au fil des époques et des modes, contribuant, par la même occasion, à son intégration dans la garde-robe contemporaine, les collections de prêt-à-porter et de lingerie lui ayant offert une place de choix dans leurs défilés. On peut dire que le justaucorps s’est travesti une nouvelle fois, non plus en leotard, mais en body, puisque tel est le nom que lui donnent les créateurs de mode actuels.

Dans son effort de modernisation, le justaucorps de la ballerine (et celui de son partenaire, quoique de manière plus sage) s’est affirmé. Il fait des effets de matière et joue avec la dentelle, le satiné, le brillant ou les incrustations de velours. Du coton qu’il affectionnait initialement, il est passé au nylon allié à une fibre extensible, l’élasthanne. Dans les années 60, son allure plutôt conventionnelle lui donnait une sobriété assez austère qui se cantonnait dans les noirs et privilégiait une coupe traditionnelle, style débardeur, pour la partie supérieure, ou ras-du-cou avec manches trois-quarts.

Photographies de Kenny Johnson et Beau Pearson pour l’entreprise Elevé Dancewear — Infographie : Création Romu

De grands battements en sauts de chat, le leotard a pris son envol, il s’est émancipé, glanant ici et là les couleurs de l’arc-en-ciel, rapportant toutes sortes d’impressions chamarrées ou motifs originaux, dénudant une épaule ou dévoilant un dos, offrant une réelle créativité dans le design et les textiles assemblés. Gageons que sa vocation d’étoile au firmament des tenues de danse n’est pas près de s’éteindre!

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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3 Réponses

  • Daniel lesourd sur janvier 21, 2016, 16:20:06

    Je m’amuse beaucoup tout en apprenant des tas de choses. Vivement le kilt la semaine prochaine! On va enfin connaître tous les dessous de l’affaire.

    Répondre àDaniel
    • EmRoy sur janvier 21, 2016, 17:05:35

      Cher Daniel,
      Lire en se divertissant, voilà un beau coup double. Pour le K qui trépigne d’impatience en vue de sa prochaine entrée en scène, ne présageons de rien… des candidats tels que le K-Way, les knickers et le kabig (de Bretagne) sont également en lice. Suspense!

      Répondre àEmRoy

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