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I pour indienne


Après avoir attendu patiemment que le père Noël lui cède enfin la place dans cet abécédaire, revoici notre «I», toujours au garde-à-vous, prêt à bondir sur la piste et suivi d’une succession de synonymes, en file indienne, qui se bousculent au portillon pour l’illustrer. Cette nouvelle chronique dévoilera-t-elle les secrets d’une brasse coulée réussie ou parlera-t-elle de l’art de se vêtir à l’amérindienne? Oh! Que nenni! Il s’agira plutôt d’une composante indispensable à la réalisation de vêtements… D’ailleurs, de nombreux auteurs du XIXe siècle, tels Balzac, Flaubert, Théophile Gauthier ou Zola, ont fait allusion à cette étoffe si particulière qui habille, au détour d’une description ou d’une évocation, une de leurs héroïnes ou donne une touche raffinée au décor dans lequel elle évolue. Laissons donc voguer notre imagination et découvrons, au fil de cette chronique, ce qui se tramait sous les indiennes et de quels enjeux elles ont été l’objet.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Initialement fabriquées aux Indes, ces toiles de coton peintes ou imprimées présentant des motifs de fleurs, de feuillages et d’oiseaux furent importées, dès la fin du XVIe siècle, en France et en Europe, avant d’être produites sur place. Selon Le Grand Robert, l’étymologie du terme <indienne> paraît fort simple et souligne instantanément l’exotisme sous-jacent de l’expression. Pendant féminin de l’adjectif indien, ce mot est apparu vers 1632, notamment dans la désignation toile indienne. L’adjectif précisant l’origine de la toile et le caractère spécifique du tissu a rapidement pris le dessus, dès l’entrée de ces étoffes chamarrées sur les scènes européennes. Il devint un nom générique qui englobait les diverses sortes de toiles quittant les comptoirs de l’Orient ou des Indes et transitant dans les cales des navires européens qui sillonnaient l’Océan indien et ses eaux lointaines, avant de rallier le Vieux Continent.

Expansion colonialiste, soif de découverte et importation de produits ou matières introuvables en Europe (café, épices, pierres précieuses) favorisèrent les voyages commerciaux vers ces contrées éloignées, dès la fin du XVIe siècle. Rapportées de ces expéditions au long cours, ces cotonnades peintes ou imprimées — à la planche de bois et retouchées au pinceau ensuite, pour en réparer les défauts et imperfections — par des artisans des Indes remportèrent un vif succès, grâce à la richesse de leurs motifs et à la vivacité de leurs couleurs, dans une Europe plus habituée aux tonalités neutres et unies. À l’époque, les gens de la cour et de la haute bourgeoisie s’habillaient, en effet, de velours façonnés, de brocarts d’or ou de riches soieries tissées, alors que le peuple ne portait que des tissus fabriqués à partir de chanvre, de laine, de futaine ou de lin.

Robe d’intérieur homme, Indes, Coromandel, vers 1750 (catalogue de l’exposition « Féérie indienne, des rivages de l’Inde au royaume de France », 2008, p. 158-159) Infographie : Création Romu

Issues de longs processus de fabrication dont les artisans indiens avaient le secret et qu’ils se transmettaient de génération en génération, ces indiennes séduisirent la société par leurs teintes brillantes et inusitées. En effet, le principe présidant à leur réalisation était l’utilisation de mordants, des sels métalliques qui fixent les colorants de teinture lorsqu’ils sont appliqués sur la fibre. Les couleurs dominantes de rouges et de bleus s’expliquaient par les plantes utilisées pour les teintures : la garance dont la racine rougeâtre fournit le colorant et l’indigotier dont les feuilles permettent d’extraire l’indigo.

À partir du XVIIe siècle (et jusqu’au XIXe siècle), la fraîcheur de ces étoffes typiques s’exprimera pleinement dans les robes des dames européennes et leur luminosité rayonnera au travers des tentures destinées aux intérieurs du Vieux Continent. La demande croît avec la popularité grandissante des indiennes dont la résistance à la lumière et aux lavages ainsi que les décors éclatants et multiples comblent le goût des Européens pour l’exotisme. Les relations commerciales entre l’Orient et l’Occident s’intensifient, grâce aux trois principaux acteurs que sont les Compagnies des Indes. En France, à Lorient, Jean-Baptiste Colbert, alors contrôleur général des Finances et surintendant des Bâtiments et manufactures, crée la Compagnie des Indes orientales, en 1664, et lui confère des prérogatives telles que la navigation et le négoce dans toutes les Indes et les mers orientales. L’objectif consiste aussi à concurrencer les deux autres compagnies exerçant une influence commerciale dominante dans ces contrées : La Compagnie britannique des Indes orientales créée, en 1600, par Elizabeth Ire d’Angleterre; et La Compagnie néerlandaise des Indes orientales fondée par les Provinces-Unies en 1602, un des fleurons capitalistes de l’empire colonialiste néerlandais.

Vêtements de femme, milieu du XVIIIe siècle (The Peabody Essex Museum, Salem, États-Unis) — Infographie : Création Romu

Très conscient de l’enjeu du textile — comme le fut Henri IV, durant son règne, pour le développement de la culture de la soie —, Colbert veut faciliter l’expansion des indiennes de coton tant appréciées de la haute société française. Dès 1648, Marseille devient une plaque tournante pour le commerce avec les Indes et pour les importations d’indiennes, effectuées par la communauté arménienne de Marseille qui entretient des liens privilégiés avec l’Orient et possède le savoir-faire dans la teinturerie et l’apprêt de ces cotonnades. Forts de ce statut particulier, les Arméniens vont s’y installer, à la demande de Colbert, pour enseigner aux artisans locaux comment reproduire, teindre et peindre ces cotonnades. En 1669, l’affranchissement du port de Marseille est une étape de plus favorisant l’importation et la popularisation des indiennes, mais c’est aussi l’ouverture des premiers ateliers d’indiennage sur place, puis dans d’autres villes provençales telles qu’Arles, Avignon ou Nîmes. Cette « révolution française » de l’indienne va se propager peu à peu en Europe, notamment en Angleterre, vers 1670, et aux Pays-Bas, vers 1678. Toutefois, l’enthousiasme grandissant pour les indiennes et la bonne fortune des premiers indienneurs vont connaître un sérieux revers avec l’édit de Louvois promulgué en 1686, trois ans après la mort de Colbert.

Collection d’indiennes du XVIIIe siècle — Infographie : Création Romu

Interdiction royale est alors faite d’importer des toiles imprimées ou peintes, d’en fabriquer et d’en porter sur le territoire français! Cette mesure protectionniste est instaurée en faveur des soyeux, lyonnais et autres, et des tisseurs de laine, de lin et de chanvre qui se ressentent de cette récente concurrence. Plus de 80 arrêts en 70 ans, quatre années de polémique, dont la « Querelle des toiles peintes » entre 1755 et 1759 qui n’en finira pas de diviser la France, et tout un arsenal de sanctions en cas de désobéissance (emprisonnement, bannissement ou peine de mort) ne l’emporteront pas sur la vogue des indiennes et l’engouement des sujets français pour la gaîté et l’audacieuse nouveauté de ces étoffes. Contrebande, fabriques clandestines, résistance et provocation des sujets français pousseront finalement l’administration à lever l’interdiction, en 1759. Piquées au vif, les indiennes n’ont cessé de gagner en popularité durant cet épisode houleux. Le marché toujours aussi prometteur a stimulé la création d’autres manufactures, un peu partout en France, dont les plus importantes se trouvent à Rouen, à Nantes, à Paris, à Lyon ou à Mulhouse.

Collection d’indiennes du Musée de l’Impression sur étoffes (Mulhouse, France) Infographie : Création Romu

Au XVIIIe siècle, les indiennes concurrencent toujours les soieries, dans les milieux nobles et bourgeois, tant dans les vêtements que dans l’ameublement des élégantes demeures. Même si le marché des cotonnades est dominé par les entrepreneurs du coton britannique — en cette veille de révolution industrielle dont le coton sera l’un des premiers moteurs, — les indienneries ont continué à se développer en France. L’un des fiefs de cette production est Mulhouse, alors cité indépendante, qui pratique l’indiennage depuis 1746, date à laquelle Jean-Henri Dollfus de Volckersberg a créé la première indiennerie. En 1768, la ville compte 15 manufactures et devient la capitale de la toile de coton, dépassant Manchester, pourtant réputée pour ses réalisations. Toujours florissant, le marché des indiennes en Europe parvient à entretenir l’engouement pour ses étoffes, grâce à l’adaptation des motifs au goût des consommateurs, à l’équilibre nuancé des couleurs et au mélange subtil des sensibilités propres à chaque culture.

Photos : © Gilles Martin-Raget/Villa Rosemaine — Infographie : Création Romu

Lorsque Madame de Sévigné qui séjourne régulièrement, dans la Drôme provençale, chez sa fille, la Comtesse de Grignan, découvre ces toiles indiennes, elle est subjuguée par l’éclatante fraîcheur de ces étoffes et le lustre des couleurs. Charmée par cette élégante nouveauté, la Marquise en lance la mode à la cour de Louis XIV. Ce détour par le nord de la Provence ne peut s’effectuer sans rendre hommage à l’étonnante vitalité que conservent ces indiennes qui ont fait leurs premiers pas dans le port de Marseille, avant d’aller promener leur rayonnante exubérance dans les villes provençales alentour. Avignon, Beaucaire, Tarascon ou Nîmes, autant de fiefs inestimables nichés dans la culture provençale et qui ont su enrichir ces merveilleuses cotonnades, par leur fidélité à la tradition, sans oublier l’art de la précieuse Arles, si chère à Alphonse Daudet, qui se pare régulièrement de ses plus beaux costumes pour nous faire enfin voir et admirer, au détour de ses rues… l’Arlésienne!

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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