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I pour imprimeur


À l’ère du numérique, des tablettes et autres liseuses électroniques, difficile pour l’Abécédaire insolite d’imaginer un monde dans lequel lire était très rare, le livre étant pratiquement inexistant. Si le lecteur du XXIe siècle passe allègrement de l’informatique au papier pour s’informer ou apprendre, il n’en a pas toujours été ainsi. Avant le XVe siècle et l’invention, par Gutenberg, des caractères mobiles en plomb qui permirent à l’imprimerie de voir le jour, lire était réservé à une infime élite. Les choses se disaient, mais ne s’imprimaient pas. Alors, entrons sans plus tarder dans un univers qui ne manque pas de caractère, celui de l’imprimeur manipulant sa presse à bras ou sa linotype.

1-illustration-l-royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon Le Grand Robert, c’est en 1485 que le terme imprimeur est apparu sous la forme impremeur qui dérive du verbe imprimer. Ce dernier provient du latin imprimere au sens premier d’empreindre qui signifie « marquer (une forme, un dessin) par pression sur une surface. » La racine latine premere signifie presser et le préfixe <-im> équivalent de < -in> souligne le fait de graver dans quelque chose. Le sens de « presser » a d’ailleurs donné le nom de pressier à l’ouvrier qui manipulait la presse à bras, à partir du XVe siècle. Celui-ci était considéré comme le véritable imprimeur dans les ateliers d’impression et, dans le jargon du métier, on le surnommait l’« ours ». L’association avec l’animal viendrait des va-et-vient récurrents que le pressier effectuait entre la presse et l’encrier, des mouvements évoquant le balancement d’un ours en cage. À ses côtés, on trouvait deux autres collègues répondant aussi à d’étranges surnoms : le « singe » qui composait les textes pour l’impression (peut-être par analogie avec le fait qu’il recopiait les textes écrits au travers de l’assemblage des caractères de plomb) et l’« éculeux » pour l’apprenti.

Avant l’invention de l’imprimerie en Occident, les écrits et les illustrations devaient être méticuleusement reproduits à la main. Ces tâches étaient l’apanage de scribes qui vivaient et travaillaient dans des monastères. Confinés dans l’atelier réservé à leurs travaux d’écriture, le scriptorium, les moines-copistes passaient leurs journées, dans le plus grand des silences, à copier minutieusement le texte de l’ouvrage à reproduire, non sans avoir préalablement mesuré et tracé la mise en page sur leur propre copie. Ensuite venait l’étape de l’enlumineur qui réalisait les dessins et embellissements sur les pages. Durant la période du Moyen-âge, seuls les monastères, les institutions religieuses et les gens excessivement fortunés possédaient des livres. La plupart des ouvrages étaient religieux, souvent écrits en latin, et si une famille plus modeste avait la chance de détenir un livre, il s’agissait bien souvent d’un exemplaire de la Bible. À partir du XIIIe siècle, la demande en livres s’accrut, notamment en Europe, car il y avait de plus en plus d’étudiants et de personnes issues de la bourgeoisie marchande qui cherchaient à acquérir des ouvrages.

2-presses-a-brasCrédit photo : upstudio/Shutterstock.com / vlasta2, International Printing Museum — Infographie : Création Romu

Issu d’une famille riche vivant près de Mayence (Allemagne), Johann Gutenberg (né vers 1400-1468) ne vécut pas de ses rentes, mais s’exila pendant vingt ans à Strasbourg, où il exerça le métier d’orfèvre. Fort de ses connaissances techniques et convaincu que trouver un procédé mécanique de reproduction des livres lui apporterait la fortune, Gutenberg se consacra à ses recherches, dans le plus grand des secrets, entre 1430 et 1455. S’il ne fut pas à proprement parler l’inventeur de l’imprimerie, il reste celui qui inventa les caractères mobiles indispensables à la mécanisation de l’impression. Son expérience d’orfèvre et de batteur de monnaie l’aiguilla vers l’idée d’utiliser de petits blocs de métal dans une machine, afin d’accélérer le processus d’impression et d’imprimer en de multiples exemplaires. C’est ainsi que Gutenberg fabriqua la première presse typographique en bois qui devint la base de l’imprimerie pendant plusieurs siècles. Avec cette presse, chaque caractère en alliage de plomb était fondu individuellement au moyen d’un moule à main. Le compositeur (le fameux singe) plaçait les caractères à l’envers sur une règle métallique appelée composteur, ceux-ci devant avoir une même épaisseur et une hauteur identique pour garantir impression uniforme et netteté de la page. La formation du texte nécessitait d’intercaler des mots et des espaces pour sa lisibilité. Puis, l’ouvrier assemblait les lignes obtenues dans un cadre en bois, la galée, et après les avoir serrées solidement, il posait la forme bien à plat sur le marbre. Il l’enduisait alors d’encre au moyen de tampons recouverts de cuir, les balles, avant de placer le papier sur les caractères encrés. L’ours succédait au singe, ou plutôt le pressier intervenait alors pour abaisser le levier et permettre ainsi à la platine de se plaquer contre la feuille et à l’encre de laisser l’empreinte des caractères sur le papier. Comme il fallait deux pressions pour imprimer la feuille correctement — compte tenu de la petite taille de la platine comparée à celle de la feuille — cette machine fut surnommée la « presse à deux coups ». Jusqu’au début du XIXe siècle, cette presse garda sa suprématie, son principe de fonctionnement ne connaissant que des améliorations pratiques mineures.

Accroître la vitesse de composition des textes, et donc de l’assemblage des caractères, devint une préoccupation constante au cours du XIXe siècle, notamment pour le secteur de la presse en pleine expansion. Si diverses machines munies d’un clavier permirent de libérer les caractères fondus un à un, elles ne réglèrent cependant pas le problème de création d’espaces entre ceux-ci une fois alignés. C’est dans la ville de New York (États-Unis), le 4 juillet 1886, que la première linotype fut mise en service, dans l’enceinte du journal New York Tribune. Devant un parterre d’imprimeurs, de journalistes et de reporters, son inventeur, Ottmar Mergenthaler (1845-1899) — un mécanicien-horloger allemand qui venait d’immigrer en Amérique du Nord — se mit au piano ou, plutôt, au clavier pour réaliser une ligne typographique d’un seul tenant qui intégrait caractères et espaces prêts à être fondus sur demande en une ligne-bloc. On raconte que Whitelaw Reid, le propriétaire du New York Tribune, s’exclama à l’intention du concepteur : « Ottmar, tu l’as fait! Tu viens de réaliser une ligne de caractères! » Puis, répondant à un reporter qui lui demandait si cette fabuleuse machine avait un nom, il ajouta que bien entendu elle en possédait un, tout simplement celui de « linotype » (de l’anglais line of type qui signifie ligne de caractères).

3-linotypeCrédit photo : Musée de l’Imprimerie de Lyon — Infographie : Création Romu

Fruit de dix ans de recherche intensive par son ingénieux inventeur, ce prodigieux joujou pesant la bagatelle de 1375 kg et atteignant 2,10 m de hauteur révolutionna le métier de l’imprimeur devenu linotypiste, grâce à la mécanisation de son travail de composition qui s’effectuait, jusque alors, manuellement. Ce fut également la plus importante évolution, à l’échelle mondiale, dans le domaine de l’imprimerie et de la communication depuis Gutenberg. En établissant un parallèle avec le XXIe siècle, on pourrait dire que la linotype fut le Twitter de la fin du XIXe, car elle augmenta la diffusion de l’information de manière exponentielle. Jusqu’alors, les nouvelles se propageaient lentement, mais avec l’avènement de cette machine, en quelques heures seulement, les gens pouvaient être au courant des dernières actualités. Grâce à la rapidité et au faible coût en résultant, le degré d’alphabétisation des populations augmenta considérablement, en raison de la publication accrue et soutenue de livres et de journaux. On fabriqua environ 150 000 exemplaires de la linotype, entre 1886 et 1960. Cette composeuse-fondeuse produisant des lignes entières assemblées pour former des pages encrées et imprimées ensuite occupa le devant de la scène de l’impression typographique jusqu’au début du XXe siècle.

La naissance de l’imprimerie favorisa l’acquisition de connaissances chez les gens avides d’apprendre au XVe siècle. Elle contribua également à diffuser certains courants de pensée, comme l’Humanisme et la Réforme, qui se développèrent au XVIe siècle. Après la première révolution due à la mécanisation de l’imprimerie au XIXe, c’est l’avènement de l’ordinateur qui imprima de profonds changements dans l’univers des publications. L’arrivée de la photocomposeuse, au début des années 1950, eut un impact retentissant sur les cadences de production d’écrits. Mais dans les années 1980, c’est la PAO ou publication assistée par ordinateur qui donna le dernier coup de grâce à l’imprimerie traditionnelle, en modifiant considérablement les possibilités de mise en page et d’impression de toutes sortes de documents. La création de textes assortis d’illustrations, grâce à l’informatique, ouvre de nouveaux horizons et permet à tout un chacun de devenir son propre imprimeur. On aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter avec les nouvelles technologies et le multimédia. L’ère du numérique et de l’infonuagique vient imprimer une nouvelle révolution dans l’accès au savoir et la diffusion des informations. L’impression est-elle vouée à disparaître? Pas encore, il reste des artisans émérites qui mettent leur savoir-faire au service de produits plus classiques (faire-part, cartes de visite, entêtes et papiers à lettres). Dans le secteur de l’édition originale, certains imprimeurs associent leurs compétences à celles de graveurs ou de relieurs pour créer des lettres et des images un peu extraordinaires ou composer les textes d’ouvrages destinés à des bibliophiles. C’est là le luxe de l’impression finale ou l’art de faire vive impression!

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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