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H pour hennin


Une sorte de voile noir entoure le Moyen-âge, autant sur le plan de l’histoire que de ses mœurs, et cela n’a pas échappé à cet abécédaire. Même si un regain d’intérêt se manifeste depuis quelques décennies quant à cette période, notamment pour ses costumes et ses tournois, une image de barbarie et de rusticité semble avoir été véhiculée au fil des siècles et amplifiée par le contraste avec la Renaissance, que les chantres de l’époque ne cherchèrent, d’ailleurs, pas à démentir, mais plutôt à accentuer. Pourtant, au détour d’un portrait, d’une robe ou d’une coiffe du Moyen-âge, les détails, ornements ou incrustations présentés démontrent un raffinement certain et une élégance étudiée. Alors, sans plus attendre, levons le voile du hennin et découvrons ce que recelait la toile de ces riches atours.

Décrite comme un cornet très élevé porté incliné vers l’arrière, cette coiffe est une sorte de bonnet pointu, haut et rigide, au sommet de laquelle venait s’attacher un grand voile flottant. Comme la fraise évoquée dans une précédente chronique, le hennin témoigne d’un certain rang social et son usage, dans la noblesse et la haute-bourgeoisie, est en vogue à la cour et dans les milieux nantis, durant les XIVe et XVe siècles.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le mot néerlandais henninck qui signifie <coq> est probablement à l’origine du terme « hennin ». Le dictionnaire Le Grand Robert l’associe également au terme francique hano pour « coq », cette coiffe en hauteur faisant souvent songer à une crête de coq.

D’origine flamande, cette coiffure arborée par les dames de la noblesse et de la haute-bourgeoisie occidentales a été introduite, tout d’abord, en France par Isabeau de Bavière, l’épouse du roi Charles VI, vers 1420. L’accessoire se popularisa ensuite en Italie, en Allemagne et aux Pays-Bas bourguignons, la zone englobant les Pays-Bas (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) et le nord de la France, sous le règne des ducs de Bourgogne (dynastie des Valois) de la fin du XIVe siècle à la fin du XVe siècle. La forme principale du hennin est conique, une sorte de pain de sucre dont la hauteur varie en fonction du rang social de la dame qui le porte. Dans la bourgeoisie, la taille maximale de la coiffure est de 60 cm. Pourtant, la hauteur du hennin en France pouvait atteindre jusqu’à 80 cm, alors que son homologue anglais ne dépassait pas les 33 cm et avait un fond plat. Ce cône rigide était recouvert soit d’étoffes précieuses (soies brodées, brocarts, riches velours), soit de tissus d’or ou d’argent.

Peinture gauche : « Rendez-vous » de Pierre-Charles Comte (1853-1895) — Infographie : Création Romu

Il pouvait également être agrémenté de plumes, de perles, de pierres précieuses ou de bijoux qui venaient en rehausser l’effet raffiné. Plaqué sur le front, le hennin emprisonnait totalement la chevelure de la dame et une voilette, plus ou moins longue, en bordait la circonférence et retombait sur le front. La pointe de la coiffe laissait échapper un voile de mousseline flottant dont la longueur était un autre indicateur du rang social de sa propriétaire : jusqu’aux épaules ou aux reins, on avait affaire à une dame de la bourgeoisie; jusqu’aux talons, on se trouvait en présence de l’épouse d’un chevalier; un voile touchant le sol et trainant à terre, force était alors de s’incliner devant une princesse ou une reine.

Certains hennins pouvaient aussi comporter un voile empesé qui abritait le front — mais plus rigide qu’une simple voilette — dont le pourtour entourant le visage était caché par un béguin d’étoffe sombre (une sorte de coiffe s’attachant sous le menton). On pouvait aussi adjoindre au hennin une armature de fil de laiton, également appelé fil d’archal, destinée à recevoir tout un échafaudage de voiles empesés. Cet édifice pouvait sembler monumental et incommode, mais il donnait une allure et une démarche altières à la dame, comme un écho aux architectures grandioses et fastueuses de l’époque.

Infographie : Création Romu

Au Moyen-âge, les principes de la chrétienté prônaient la beauté « naturelle » — au sens d’œuvre parfaite du Créateur — et réprouvaient tout effort d’embellissement chez les femmes, tant dans leurs toilettes que dans leurs soins corporels. La démesure qui touchait le hennin en matière de hauteur et de volume provoqua l’émission d’ordonnances restrictives de l’Église opposée à ce type d’extravagance. La coiffe devint le bouc émissaire de moines et prédicateurs qui fustigèrent le hennin et se répandirent en invectives contre ce bonnet conique et leurs adeptes, promettant aux dames de la noblesse et de la bourgeoisie le courroux de Dieu pour avoir privilégié leur apparence et leurs atours. Le plus agressif et acrimonieux d’entre eux fut un carme de Rennes, frère Thomas Connecte, qui mena campagne à travers la France (Bretagne, Anjou, Normandie, Île-de-France, Flandre et Champagne), conjuguant sermons enflammés et geste destructeur pour réduire à néant les hennins assistant à ses prêches. Selon lui, tous les maux et toutes les horreurs que connaissait le monde provenaient des excentricités vestimentaires des femmes, dictées par le diable lui-même et savamment agencées sur leur tête. Frère Thomas mena son combat jusqu’à Rome, afin de sensibiliser les prélats à sa cause, mais il n’obtint guère de succès, les mêmes extravagances et l’opulence vestimentaires y étant largement répandues.

Toutefois, la disparition du hennin et de ses édifices de mousseline, de gaze de soie ou de voile s’amorcera au fil du temps. Une version raccourcie du hennin à fond plat, ou hennin tronqué, coexistera avec le bonnet pointu et sera très populaire, à partir de 1430, auprès des dames de la haute-bourgeoisie et de la noblesse, dans les Pays-Bas bourguignons et en France.

Infographie : Création Romu

Le hennin apparaîtra encore sous les règnes de Charles VII et de Louis XI, avant de disparaître complètement sous Louis XII. Les longs voiles frangés d’or, appelés cornettes, qui l’ornaient disparaîtront en premier ou seront roulés à la base du hennin pour former un bourrelet. Le hennin conique laissera la place à une sorte de turban, un bandeau matelassé formé de cheveux, parfois tressés, retenus dans une résille ou d’un rembourrage artificiel.

Le voile de mystère qui entoure le hennin provient, entre autres, des rites et secrets utilisés, à l’époque, pour rehausser la beauté et accentuer la féminité de celle qui le portait. Même si l’Église condamnait toute tentative d’embellissement chez les femmes, afin de préserver l’œuvre originelle du Créateur, les dames de haut rang recouraient, cependant, à des recettes et techniques pour se conformer aux canons de la beauté médiévale. Bien que disparaissant totalement sous le hennin, la chevelure faisait l’objet de tous les soins. Elle se portait longue et de préférence blonde, le fameux blond vénitien très en vogue alors, ondulée ou bouclée. Son entretien primait, tant pour le bien-être que pour l’aspect séduction; l’hygiène s’avérait donc importante, soit pour nettoyer les parasites ou prévenir leur apparition, soit pour parfumer les cheveux. Comme le hennin soulignait l’ovale du visage et la blancheur du teint, la femme devait présenter un front haut, bombé et lisse. Elle en épilait ou rasait le dessus, pour ôter toutes mèches récalcitrantes et le dégager le plus possible. Compte tenu de tous les préparatifs au quotidien et de la complexité de la coiffure, le port du hennin nécessitait d’avoir de l’aide pour s’apprêter, à fortiori dans sa version échafaudée. Les dames de la cour avaient donc des servantes, les caméristes ou chambrières, dont la tâche consistait exclusivement à les habiller et à les coiffer avec le hennin et les voiles qui s’y rattachaient.

« Les visiteurs du soir », Marcel Carné, Prod. André Paulvé
Scalera Films, 1942 — Infographie : Création Romu

Si l’époque du Moyen-âge recèle une part d’ombre, cette chronique ne pouvait se terminer sans faire allusion à une autre période noire, beaucoup plus contemporaine, celle de l’Occupation de la France par les nazis, durant la Seconde Guerre mondiale. Tourné en 1942, le film du cinéaste Marcel Carné, Les visiteurs du soir, dont l’intrigue romanesque et fantastique nous transporte au Moyen-âge, restera un chef-d’œuvre de réalisation, notamment par l’ingéniosité déployée pour concevoir des costumes ou imiter les fastes d’un festin, alors que tout manquait cruellement, en ces temps de pénurie. Véritable succès populaire, cette histoire d’amour célébrant le triomphe de l’innocence et de la pureté face aux manigances machiavéliques du diable peut avoir une double lecture : évasion d’un quotidien funeste, grâce à l’univers enchanté et imaginaire du film et, en filigrane, acte de résistance par la magie du cinéma redonnant espoir aux Français, le temps d’un conte médiéval. Ce fut un véritable souffle de poésie et d’espérance qui vint soulever le voile ténébreux dans lequel était ensevelie une France meurtrie et endeuillée.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

Bibliographie : Robida A., The Project Gutenberg EBook of Mesdames Nos Aïeules

EmRoy

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