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G pour gibus


Dans cette chronique, l’Abécédaire insolite ne parlera pas des liens qui unissaient le Grand et le Petit Gibus, ces deux personnages dont l’histoire fut mise en images par Yves Robert, dans son adaptation cinématographique du livre, La Guerre des boutons, roman de ma douzième année, publié par l’instituteur franc-comtois Louis Pergaud, en 1912. Dans son film sorti en 1962, le cinéaste célébrait l’enfance et son insouciance en présentant les deux bandes d’enfants rivales qui firent les délices de près de 12 millions de spectateurs à sa sortie. Non, malgré la célébrité des deux frères et la popularité du film, ce sont deux autres Gibus auxquels cette chronique va donner un coup de chapeau. En effet, une fratrie peut en cacher une autre, et celle-ci comprenait également deux frères Gibus : Antoine, l’aîné, et Gabriel, le jeune. Alors, partons découvrir quels sont les ressorts qui ont fait le succès de ces messieurs en France et ailleurs. 

Selon Le Grand Robert, le gibus est un « chapeau haut de forme qu’on peut aplatir grâce à des ressorts placés à l’intérieur de la coiffe ». Monsieur Gibus se déguise aussi sous une autre appellation, le synonyme <chapeau claque> qui lui va comme un gant (ce dernier étant également un accessoire essentiel pour les mondanités) dont la définition évoque la forme cylindrique et la parenté avec le haut-de-forme, ainsi que son caractère pratique permettant de le plier pour le glisser sous son bras, dans son sac de voyage ou sous son fauteuil d’orchestre, sans crainte de dommages.

 ©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le terme <gibus> provient d’un nom propre, puisque c’était le patronyme de l’homme qui déposa le brevet du chapeau mécanique, Antoine Gibus, à Paris en 1834. Cependant, l’histoire de son invention se complique un peu; autant dire que notre gibus a plus d’un tour dans… son chapeau.

L’Angleterre aurait vu les premières tentatives de création d’un chapeau repliable, en 1824, et même si certains modèles identiques ont été vendus, par la suite, à Paris, la paternité du brevet ne revient pas à un anglophone. Ceci dit, l’effervescence autour de la création du chapeau claque s’explique par la popularité du top hat ou topper, le haut-de-forme anglais, qui était réelle en Grande-Bretagne, tout comme en France. Dès les années 1790, on le voit apparaître dans les rues de Londres, grâce à un maître-chapelier français du Comté de Middlesex. En 1797, il a même fait condamner son propriétaire à payer une amende pour une sorte d’« attentat à la hauteur », aux sens propre et figuré, car il fut très critiqué pour l’allure hautaine que son couvre-chef lui conférait.

Le haut-de-forme est indéniablement le précurseur du gibus, puisque, au XIXe siècle, ce chapeau est l’accessoire indispensable à tout mondain qui se respecte et le restera jusqu’au début du XXe siècle. Certes, il est révélateur d’un certain style de vie, celui de la haute-bourgeoisie, et il en véhicule tous les signes extérieurs : respectabilité, richesse et statut social. Accompagnant les sorties au théâtre ou à l’opéra, il avantage celui qui le porte, il le grandit et l’embellit. Pourtant, quelque chose cloche dans ce chapeau : son volume. C’est un accessoire fort encombrant pour les vestiaires des salles de concert et des lieux publics où rien n’est prévu pour l’entreposer. Si le propriétaire le pose sous son fauteuil, le temps de la représentation, il le retrouve souvent déformé, abîmé, voire écrasé, à la fin du spectacle. Quelle claque retentissante pour un élégant!

Infographie : Création Romu

L’élégance vestimentaire et les mœurs mondaines stimulèrent donc la créativité de nombreux chapeliers, notamment en France, afin de pallier cet inconvénient majeur de l’encombrement et de remédier au manque de place des vestiaires. Originaires de Limoges, les frères Gibus, devenus chapeliers à Paris, en sont la meilleure expression, puisqu’ils se consacrèrent, pendant plus de 30 ans, au perfectionnement de leur invention, le chapeau mécanique. Si l’aîné de la fratrie, Antoine Gibus, a déposé le premier brevet, en 1834, pour un « chapeau à forme pliante dans le sens perpendiculaire », c’est Gabriel, son cadet, qui semble l’inventeur incarné, puisqu’il aura à son actif plus de trente dépôts de brevets pour des chapeaux. Il a d’ailleurs réalisé le premier schéma montrant le mécanisme des ressorts intégrés dans la doublure du chapeau repliable dont il a déposé le brevet en 1837, d’où la paternité potentielle de l’invention du gibus. Peu importe, en somme, car cela restait dans la famille et le nom ne changeait pas!

Le chapeau claque venait de se concrétiser, véritable solution miracle pour les problèmes d’encombrement et d’entreposage, dans les vestiaires des opéras, générés par son grand-frère, le haut-de-forme. Sa popularité fut telle que les Anglais le surnommèrent opera hat — compte tenu de son utilisation ciblée — et que le patronyme Gibus devint le terme de référence pour ce chapeau repliable, également désigné chapeau claque en raison du petit claquement sec émis par les ressorts au moment de le plier. Diverses Altesses Royales comptèrent parmi les adeptes du gibus et les clients de la chapellerie que Gabriel Gibus fonda en 1853, à Poissy. Le succès de cette invention fut immédiat, d’autant que la presse et la littérature de l’époque s’en emparèrent, confortant ainsi la notoriété du gibus dont l’usage se généralisa dans les sphères de la haute-bourgeoisie, à l’échelle mondiale. Dès lors, les vestiaires des théâtres et salles de concert s’équipèrent d’étagères pour accueillir leurs éminents hôtes et les y installer confortablement, en attendant la fin des représentations. Adieux incidents fâcheux causés à la structure du chapeau, l’allure et la classe de son propriétaire étaient enfin sauves!

Crédit photo : Paul Frecker/The Library of Nineteenth-Century Photography — Infographie : Création Romu

Il est évident que l’invention de Gabriel s’est exportée outre-Manche, à Londres notamment, où une boutique installée au 27 de la rue Coventry vendait le désormais célèbre couvre-chef. Les deux propriétaires étaient d’origine française, mais lors du suicide de l’un d’entre eux, Louis Ferry, on découvrit que le second revendiquait une quelconque appartenance à la famille Gibus en prétendant s’appeler Meriade Gibus. La mort de son associé révéla la supercherie; cette usurpation d’identité avait-elle pour objectif de donner plus de crédit à la boutique et de garantir l’authenticité de ses produits? Peut-être, mais tout cela certainement à l’insu des frères Gibus eux-mêmes.

Le temps n’a pas eu de prise sur le gibus, même si l’usage et le port du chapeau se sont peu à peu perdus. Comparé aux précédentes inventions en matière de chapeau repliable, le mécanisme des ressorts créé par Gabriel, pour le replier et l’aplatir, s’avéra indétrônable et seul son système a survécu. De nos jours, la fabrication du gibus reste identique à celle initiée par son inventeur et bénéficie toujours de ce savoir-faire d’exception qu’est l’artisanat « fait main ». Le matériau préconisé par Gabriel Gibus, du gros-grain de chapeau mat — un tissu de soie côtelé souvent noir — est toujours d’actualité, surtout si l’on souhaite privilégier la qualité et la résistance au temps. Toutefois, il se fabrique également des chapeaux claques en laine mérinos ou en satin. Les chroniqueurs de mode masculine anglo-saxons précisent que Monsieur gibus ne peut se montrer qu’en tenue de soirée, habit noir et nœud papillon blanc, pour aller à l’opéra ou au concert, et jamais en journée.

Comment tirer sa révérence sans lever son chapeau à l’une des plus illustres silhouettes en habit et gibus du cinéma? Ses claquettes martèleront à jamais de leur rythme nos souvenirs et son top hat légèrement incliné sur la droite restera gravé, pour toujours, dans la mémoire des cinéphiles. Fred Astaire, immense danseur dont l’élégance, la légèreté et les pas virevoltants faisaient merveille dans toute comédie musicale, portait son claque avec un naturel inné.

Top Hat, Mark Sandrich, RKO Radio Pictures, 1935 — Infographie : Création Romu

Dans le film Top Hat, la chanson Top Hat, White Tie & Tails que le comédien-chorégraphe interprète et danse avec brio a largement contribué à sa légende. Ce numéro dans lequel il effectue avec sa canne un duo tout en désinvolture et délicatesse restera un morceau d’anthologie, notamment le passage qui le montre tuant un à un certains des danseurs, avec sa canne-fusil, ou en mitraillant certains autres, à la fin de la scène. Dans cette chorégraphie, Monsieur gibus a tout du grand homme et conserve un bel aplomb, même de guingois. Pourtant, Fred lui vole la vedette, c’est évident, par sa grâce et son allure inimitable. Chapeau bas, Messieurs!

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

Bibliographie : Paul Frecker / The Library of Nineteenth-Century Photography Rémy Bellenger, « Des Gibus… » : Site de Rémy Bellenger

EmRoy

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9 Réponses

  • Nathan de Piriac sur décembre 15, 2015, 20:44:56

    « Chapeau bas!… » je me contente de reprendre la fin de votre excellent et « élégant » article. Félicitations…

    Répondre àNathan
    • EmRoy sur décembre 16, 2015, 15:32:47

      Nathan, fidèle découvreur, merci de votre sympathique message. Que le voyage continue dans les meilleures conditions pour vous.

      Répondre àEmRoy

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