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G pour gantier


Une âme espiègle aurait certainement envisagé un métier un peu plus joyeux (et sulfureux) tel que gigolo, par exemple, pour illustrer le G. Cependant, compte tenu de l’aspect tout public de l’Abécédaire insolite, il va sans dire que la rédaction n’aurait jamais sacrifié la bienséance à un quelconque esprit d’à-propos. Bien que le gant n’ait pas été jeté à l’Abécédaire — pour le provoquer en duel selon la coutume des chevaliers du Moyen-âge — nous avons décidé de ramasser symboliquement celui-ci et d’accepter de relever le défi de trouver une profession adéquate et présentable sous toutes ses coutures. L’évocation du gantier nous a paru idéale pour ganter parfaitement cette chronique qui vous transportera dans un univers feutré, où des mains de fer se glissent dans des gants de peau et le savoir-faire français rime avec haute couture et luxe. Suivez le gant… pardon, le guide.

1-illustration-gantier-l-royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le terme gantier est apparu en 1268 dans le langage courant, comme le précise Le Grand Robert qui souligne aussi sa parenté avec le mot gant, utilisé sous la forme guant, dès 1155, auquel on a ajouté le suffixe <— ier>, puisqu’il s’agit de qualifier la personne qui fabrique et vend des gants. L’étymologie de ces termes provient du francique wantier et want qui signifie « moufle, mitaine », en raison du rituel observé par les Francs qui remettaient une paire de gants pour symboliser la mise en possession d’une terre. Dès le début, le terme gant a donc pris une forte connotation juridique qui illustrait l’acte d’investiture.

Si le port de gants ne figure pas, sous l’Antiquité, dans les habitudes vestimentaires, cet accessoire apparaît, néanmoins, très tôt dans les us et coutumes, entre autres, dans celles de nos ancêtres les Gaulois. Il s’agissait à l’époque de gants adaptés aux saisons, légers pour l’été et en fourrure pour l’hiver (des sortes de moufles, car aucune séparation pour les doigts n’était prévue). Prenant très tôt une valeur symbolique, les gants représentaient soit un privilège accordé à leur possesseur, soit un remerciement pour service rendu, comme en témoignent des archives du IXe siècle. Les traces indiquant l’existence de cet accessoire laissent à penser que le métier de gantier n’est pas tout jeune. À l’image de bien d’autres, ces artisans s’organisèrent en corporation, à Paris notamment, les premières mentions d’une demande d’homologation remontant à 1268, même si celle-ci semble avoir été fondée sur des statuts datant de 1190. Les gantiers achetaient auprès du grand chambrier du roi — l’officier assigné à la garde du trésor royal — le droit de s’établir et les maîtres pouvaient avoir plusieurs ouvriers et apprentis, décider des conditions de l’apprentissage, mais n’avaient ni le droit de faire du colportage ni de travailler la nuit. Vers 1467, l’autorisation de prolonger leur activité au-delà du coucher du soleil leur fut octroyée; le nombre d’apprentis s’était déjà réduit à deux et la durée d’apprentissage était passée à trois ans. Aux XIIIe et XIVe siècles, le perfectionnement du métier est manifeste; pour confectionner leurs produits, les gantiers utilisent alors des cuirs et des fourrures d’animaux tels que chamois, chevrotin, cerf, renard, lièvre ou buffle. La valeur symbolique du gant perdure et marque alors la déférence. Il peut aussi témoigner de la satisfaction de quelqu’un ou s’offrir en remerciement d’une bonne nouvelle, cette reconnaissance ayant donné l’expression « avoir les gants de quelque chose » qui signifie avoir le mérite ou le profit, car la coutume en Espagne consistait à donner un pourboire para guantes ou « pour les gants » au messager apportant une bonne nouvelle. Si la prospérité des gantiers semblait assurée par la mode des gants très répandue, notamment à la cour, la concurrence vint d’un autre corps de métier, celui des merciers qui parfumaient et vendaient cet accessoire. En effet, l’engouement pour les parfums — pour se préserver des maladies contagieuses ou purifier l’habitat et imprégner personnes, habits, maisons et meubles de senteurs subtiles — fit que les merciers et gantiers revendiquèrent le titre de parfumeurs, celui-ci n’appartenant à personne. En 1594, l’utilisation du nom leur fut refusée et ils furent seulement autorisés à « parfumer, laver, enjoliver leurs marchandises ». Dix ans plus tard, les gantiers purent officiellement se prévaloir du titre de gantiers-parfumeurs. En 1656, de nouveaux statuts reprenant cette appellation fixèrent la durée d’apprentissage à quatre ans, le maître ne pouvant avoir qu’un seul apprenti à la fois, et celle du compagnonnage à trois ans, la maîtrise s’obtenant par la réalisation du chef d’œuvre. Si au Moyen-âge, le port du gant était réservé aux hommes, attestant le pouvoir épiscopal ou féodal, il conquit les nobles et les femmes, à partir du XVIe siècle, et conserva sa valeur emblématique de prestige. Paré de divers artifices tels que pierres précieuses, fils d’or, parfums d’ambre ou de musc, le gant marquait le rang social de la main qui le portait, notamment lorsqu’il se cachait sous de vrais bijoux. Même si l’Italie se distinguait déjà par la qualité de sa maroquinerie, Rome et Paris étaient rivales en matière de réputation. D’autres villes françaises telles que Grenoble, Blois ou Vendôme se démarquaient également, tout comme l’Espagne dont la finesse des gants est à l’origine de l’expression « souple comme un gant (d’Espagne) » qui signifie être docile. Au XVIIe siècle, malgré son apparence de raffinement, porter des gants pour de grandes occasions ou pour danser n’était pas de mise. En 1725, le nombre de maîtres-gantiers enregistré par la corporation était de 275, chiffre qui resta relativement stable au fil du temps et de l’évolution de leurs statuts. Placée très tôt sous le patronage de Sainte-Anne, la corporation des gantiers possédait ses armoiries : « D’azur, à un gant d’argent frangé d’or posé en pal, accosté de deux besants d’argent » (citation et origines tirées de FRANKLIN Alfred, Les corporations ouvrières de Paris du XIIe au XVIIe siècle, Histoire, statuts, armoiries, Gantiers-parfumeurs, Paris, Librairie Firmin-Didot et Cie, 1884). Au XVIIIe siècle, le gant se portait moins, il fit son retour au XIXe siècle comme accessoire vestimentaire, plus sobre, toutefois, que ces ancêtres des siècles précédents. Arborant une forme longue et étroite sous l’Empire, le gant de la période romantique se démarquait, par contre, par sa distinction raffinée et subtile, un chic qui le caractérise encore aujourd’hui.

2-origines-histoireInfographie : Création Romu

En France, le début du XVIIIe siècle marqua l’arrivée des gantiers à Grenoble. Des archives recensent, en 1704, 12 maîtres-gantiers faisant travailler 310 ouvriers, leur fabrication atteignant alors 1500 douzaines de paires de gants pour l’année. L’augmentation des maîtres-gantiers s’est confirmée durant le XVIIIe siècle, les procédés de fabrication n’évoluant pas pour autant. Le métier et ses techniques se transmettaient de génération en génération. L’unité et la cohésion des relations entre maîtres-gantiers, coupeurs et piqueuses permirent de maintenir l’excellence de leur fabrication qui dominait largement celles de leurs confrères des autres villes. Cependant, c’était sans compter avec la Révolution qui retourna comme un gant la ganterie grenobloise, menaçant sérieusement sa pérennité, malgré l’essor du début du XVIIIe siècle. Au pire de la crise, c’est un Grenoblois d’origine qui releva le gant, Xavier Jouvin, baptisé depuis « le rénovateur de la ganterie ». Mis en apprentissage dans une ganterie, ce jeune homme ingénieux et adroit effectua des travaux d’ajustage, son désir étant de créer des outils pour simplifier le travail des gantiers. Constatant le caractère purement artisanal de la fabrication des gants, dans la petite manufacture où il venait d’être nommé directeur, à 30 ans, il s’attela à la tâche pour réformer le processus de production. Les différents types de mains qu’il étudia lui permirent d’établir une classification par calibre et de définir, parallèlement, l’étirement de la peau nécessaire pour chacun d’eux. Puis, en 1838, il créa un emporte-pièce ou « main de fer » pour chaque dimension, ce qui permit la coupe automatisée de plusieurs gants à la fois et supprima, du même coup, le recours aux ciseaux. Dans une optique d’amélioration de la productivité, l’artisan dut alors passer la main à la machine, même s’il y avait bien des tâches où son habileté manuelle restait indissociable du travail bien fait, notamment pour les ajouts de broderies et autres raffinements destinés à enjoliver l’accessoire. C’est cette extrême attention portée aux détails qui donna à Grenoble toute sa glorieuse réputation et en fit la capitale mondiale du gant de luxe au XIXe siècle.

Le savoir-faire des gantiers se décline en plusieurs étapes pour fabriquer des gants selon les règles de l’art. Il faut d’abord sélectionner les peaux, selon leur rondeur, leur grain et leur origine : chevreau, agneau, pécari, autruche, daim, chamois, chevreuil, cerf, renne, marcassin, poulain, cheval, lièvre, loutre, oie, dindon, requin et python, autant de types de cuir que le gantier peut choisir en fonction des articles à produire. Cette opération s’effectue auprès des mégisseries — les usines où sont préparés les cuirs utilisés en ganterie et pelleterie — comme celles très renommées de Millau (Aveyron), l’un des derniers fiefs de la ganterie française. L’histoire de Millau étant intimement liée à l’élevage des brebis, l’apparition de la profession de gantier s’y fit tout naturellement, et les métiers du cuir s’y développèrent, dès le Moyen-âge, du fait de l’abondance des peaux d’agneaux. L’essor de la mégisserie se confirma au XVIIIe siècle et la ganterie devint industrielle au XIXe siècle avec ses 76 ganteries répertoriées à l’époque. L’étape suivant la sélection des peaux se passe avec le coloriste et consiste à définir le bain de couleur qui permettra de procéder à la teinture en plongé pour obtenir la finition demandée. Ensuite, il est indispensable de contrôler et de préparer les lots pour approvisionner le maître-coupeur qui réalise la coupe des divers éléments du gant à l’aide d’un gabarit et d’une main de fer. Puis, les morceaux sont assemblés pour être brodés, à la main ou à la machine, et les gants, eux-mêmes, sont cousus en piqué anglais sur des machines. L’étape suivante permet d’adapter la doublure qui peut être en soie, en cachemire, en vison rasé, en lapin, etc. Enfin, l’aspect lisse du gant est obtenu grâce au « dressage » réalisé au moyen des « mains chaudes » en fer. Ce savoir-faire pointu et les étapes délicates de la fabrication prouvent que le métier de gantier relève d’un art maîtrisé. On comprend mieux que les gants fabriqués en France soient considérés comme des produits de luxe, car ils se démarquent nettement des marchandises à bas prix de piètre qualité.

3-xxe-siecle-et-plein-essorInfographie : Création Romu

Si l’industrie du gant a connu des hauts et des bas, le début du XXe siècle représenta encore une période prospère pour ce secteur. En effet, Belle Époque rime avec faste et décorum, splendeur des réceptions, apparat des soirées au théâtre, tout un univers dans lequel panache et aristocratie faisaient bon ménage. Le soin apporté à la toilette, chez les hommes et les femmes, poussait le raffinement jusque dans ses moindres détails, les gants se révélant l’accessoire indispensable au beau monde. Cette mode prisée dans les années 20 persista jusqu’à la fin des années 60, et les gantiers profitèrent de cette tendance positive en fabriquant principalement des gants de ville. Il y eut, pourtant, un ralentissement des exportations à partir de 1940, alors que la consommation intérieure française diminuait aussi. La concurrence étrangère des produits bon marché se fit sentir, même si la qualité n’était pas comparable. Dans le secteur de la ganterie, de nombreuses manufactures durent fermer leurs portes, faute d’avoir pu s’adapter aux changements indispensables en matière de production à moindre coût. Les ganteries qui résistèrent misèrent sur l’excellence et la tradition françaises caractérisées par une fabrication très soignée et des modèles originaux. D’autres optèrent pour la diversification de leurs activités grâce à la maroquinerie ou cherchèrent de nouveaux débouchés du côté des gants de protection professionnelle et de sport. La ganterie française actuelle se concentre sur trois sites principaux : à Saint-Junien en Haute-Vienne (4 entreprises et 77 employés); à Millau en Aveyron (4 entreprises et 52 salariés); et à Grenoble en Isère (3 entreprises et environ 30 employés). Quelque vingt autres entreprises sont implantées ailleurs en France, mais représentent une production plus confidentielle. Si le nombre de manufactures a diminué de moitié depuis 1997, la commercialisation des gants de ville a, par contre, augmenté. Les exportations du secteur de la ganterie française se font principalement à destination des pays d’Europe, notamment en Allemagne, des États-Unis et de l’Asie.

Berceau de la ganterie, la France est reconnue par l’industrie vestimentaire comme étant la gardienne d’une expertise authentique détenue par des maisons traditionnelles au savoir-faire unique. Véritables joyaux du patrimoine artisanal français, ces entreprises s’imposent de plus en plus dans la mode, car le gant est redevenu un accessoire indispensable dans toute collection qui se respecte. Recourant régulièrement aux gantiers pour leurs nouvelles créations, la haute couture et les créateurs de prêt-à-porter sont devenus les principaux clients des gantiers. Ces entreprises poussent même le luxe jusqu’à racheter des ganteries en difficulté, afin de pérenniser leurs précieux savoir-faire qui ne trouvent pas toujours de successeurs pour en assurer la continuité. Motivés par leur credo « Maintenons l’excellence du savoir-faire gantier en France! », les grands créateurs se mobilisent, tels des Chanel, Dior, Hermès ou Vuitton pour sauver ces fleurons de la mode à la française. Sans leur intervention, cette expertise séculaire aurait disparu dans la nuit du progrès, irrémédiablement perdue pour les générations futures. La créativité et le besoin d’innover pour répondre aux tendances du marché de la mode vont comme un gant à ces maisons traditionnelles qui peuvent se positionner avantageusement sur le marché du haut de gamme. L’accessoire se transforme, évolue et adopte de multiples formes sous l’inspiration des designers — longs gants pour l’élégance urbaine, mitaines sportives pour l’entraînement, douceur de l’agneau pour la souplesse, peaux exotiques pour l’épate, parfum ou plumes de coq pour le cuir des collectionneurs —, autant de déclinaisons répondant à l’inspiration et aux exigences des créateurs.

4-xxie-siecle-et-luxeCrédit photos : Maison Causse, gantier à Millau (Aveyron, France) depuis 1892 — Infographie : Création Romu

Tels de vrais bijoux créés pour la main, voire le bras qui se glisse alors dans un fourreau de cuir tout en raffinement, ces gants sont fabriqués selon l’univers et les codes propres à chaque maison de couture et font souvent l’objet d’une production inférieure à une centaine de paires. Les contraintes liées à la fabrication, aux demandes des créateurs et aux nombreuses collections annuelles ne pourraient être respectées par des fabricants étrangers. Ici, la proximité territoriale et culturelle sert autant les clients de la haute couture que leurs fournisseurs. Cette niche du très haut de gamme est d’ailleurs une planche de salut pour la ganterie française, ce qui permet de conserver ce savoir-faire traditionnel dans l’hexagone. Ce renouveau créatif d’un artisanat au service du luxe va se nicher dans les détails et fantaisies les plus originaux qui sont cousus sur le gant : petits clous arrondis pour les mitaines de Karl Lagerfeld, fourrure, boucles, fermetures éclair, etc. Sharon Stone, Madonna, Kylie Minogue ou Nicole Kidman, autant de VIP qui soignent leur image de marque et connaissent les bonnes adresses françaises en matière de haute couture et de ganterie. Le gant les a toutes et tous à sa botte, les vedettes ne jurent que par lui et ne sauraient ignorer cet accessoire porté, non plus pour protéger du froid, mais bien pour se faire montrer du doigt… ganté, bien sûr, c’est dans l’air du temps et tellement plus chic!

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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