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F pour fraise


«Où est le caractère inhabituel?» diront déjà certains désenchantés en découvrant le terme associé au F de cet abécédaire. Quoi de plus courant que ce délicieux fruit rouge à la chair sucrée qui nous fait craquer sur une glace, dans une tarte ou coiffée d’une touche de crème? L’homonymie restera la seule allusion à cette savoureuse baie, car notre sujet est un peu plus « collet monté » et insolite, puisqu’il s’agit de la fraise qui apparaît dans de nombreuses peintures de l’École flamande et de la Renaissance. En effet, Dame Collerette et Dame Fraise étaient presque comme deux sœurs jumelles, sauf que la première faisait preuve de plus d’ouverture et que la seconde, plus introvertie, arborait une allure plutôt fermée. Sans nous encanailler outre mesure, allons voir ce qui se cache sous les dessous de Dame Fraise.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

L’étymologie du mot n’est pas simple et le terme <fraise> a subi une évolution par palier : sa base latine fraga (forme déclinée de fragum, la <fraise des bois> en latin classique) s’est transformée sous l’influence de l’ancien français en fraie. Le Grand Robert évoque aussi l’influence potentielle du verbe <fraiser> qui signifiait « diviser, broyer » en ancien français, par sa racine latine fresum (forme participiale du verbe frendere pour « broyer »), et qui souligne l’aspect « divisé » du fruit.

La collerette est emblématique de la fin de la Renaissance et son usage, dans la noblesse et la haute-bourgeoisie, a cours de la seconde moitié du XVIe siècle jusqu’au début du XVIIe siècle. Cette pièce de toile froncée ou plissée, placée au bord de l’encolure et entourant le cou, est portée aussi bien par les hommes que les femmes et les enfants. Lorsqu’elle est ouverte sur le décolleté, on parle de collerette; lorsqu’elle est fermée, on parle de fraise.

Comment la « presque jumelle » de Dame Collerette est-elle devenue Dame Fraise? Au début du XVIe siècle, les décolletés étaient carrés et laissaient entrevoir la chemise de fine toile portée, à même le corps, sous le pourpoint ou la robe. Peu à peu, le haut de cette camisole gagna en raffinement, se plissant et se fronçant avec de petits ruchés qui dépassaient hors du col. Ce furent les prémices de la collerette qui ne cessa de gagner en taille, en volume et en dentelles jusqu’au début du XVIIe siècle. Cette frange de petits festons ourlant le bord des chemises aurait donné son nom de <fraise> à la collerette qui s’imposa à partir de 1550 par analogie à la fraise de veau — la membrane blanche et plissée qui enveloppe les intestins du veau —, un met très prisé à l’époque !

Gravures : Jacques Ruppert, Le costume II « Renaissance – Louis XIII », Paris, éditions Flammarion — Infographie : Création Romu

Dame Fraise ne serait, d’ailleurs, pas née d’une quelconque parenté européenne, mais serait entrée en Europe du Nord par le biais des marchands qui l’auraient ramenée de leurs voyages aux Indes et à Ceylan. Sur place, ceux-ci auraient été très impressionnés par les cols de mousseline ayant subi un empesage à l’eau de riz, technique et tendance qu’ils auraient rapportées et qui se seraient étendues, ensuite, au reste du Vieux Continent.

Dès lors, Dame Fraise ne fréquente pas n’importe qui, non plus! En effet, le port de cet accessoire ne concerne qu’une infime minorité de la population, puisqu’il est emblématique des cours d’Europe. Seule l’aristocratie des principaux royaumes l’utilise : Allemagne ; Angleterre ; Autriche ; Hollande ; France ; Italie ; Espagne et Portugal. Cependant, ces pays font preuve de plus ou moins de sobriété dans l’étalage luxueux ou l’extravagance, en matière de taille et de volume, des modèles en vogue. Les cours italienne et espagnole, notamment, semblent plus modérées. Les interprétations française et anglaise de la fraise rivalisent de créativité et de débordements en tous genres. Faut-il y déceler une volonté de souligner l’importance de chaque puissance, par le raffinement et l’apparat mis dans les vêtements et leurs accessoires? Dans cette course à l’élégance recherchée, l’Angleterre se démarque souvent par le surenchérissement des détails : broderies sur les bords des plis ou godrons ; superposition de deux rangées de godrons ; profusion de dentelles.

En France, c’est Catherine de Médicis, lors de son mariage avec Henri II en 1533, qui lança la mode de la fraise. Cette tendance couvrit la période des guerres de religion et dura environ 70 ans, de la moitié du XVIe siècle jusqu’au début du XVIIe. En raison de l’influence protestante grandissante dans le royaume, la collerette conservera, cependant, une certaine austérité à ses débuts. La cour étant composée de nobles issus de toutes les provinces de France (Bretagne, Languedoc, Provence, Bourgogne, etc.), cette mode qui n’est portée que par 2 à 3 % de la population française parvenait tout de même jusqu’à la bourgeoisie provinciale, par le biais de cette « élite aristocratique » qui avait ses entrées à la cour du Roi. La bourgeoisie s’ingéniait, d’ailleurs, à copier la noblesse dans sa façon de se vêtir, ce qui déplaisait fortement aux nobles, très agacés d’être imités par de simples roturiers, bourgeois fortunés ou pas.

La qualité, le type de matériaux et le raffinement apporté à la confection de la fraise (ruchés savants de tulle ou de dentelle, guipure élaborée) indiquaient la classe sociale, la dentelle restant l’apanage de l’aristocratie. La multiplicité des formes de la fraise s’explique par des facteurs tels que le statut de la personne, sa religion, sa nationalité et l’époque concernée. Par nature, Dame Fraise avait une allure altière et figée qui marquait son appartenance à l’aristocratie ou à la haute bourgeoisie. Elle valorisait aussi l’éclat du teint blanc, signe de distinction sociale. On peut aussi voir dans cet accessoire une sorte de pendant féminin de l’armure rigide des nobles époux des dames de la cour.

Costume porté par Isabelle Adjani dans le film « La reine Margot » réalisé par Patrice Chéreau (1994)  — Infographie : Création Romu

Le déclin du décolleté carré a ouvert la porte à Dame Fraise qui a fait son entrée, vers 1550, en montrant, tout d’abord, le bout de ses petits ruchés. À l’époque, il s’agit d’une collerette plissée : le bord du col est donc constitué par un enchevêtrement de plis froncés. Dans sa version simplifiée, elle est cousue sur le rebord de la chemise — ou de la guimpe, le corsage très montant, sans manches, en tissu léger qui cache épaules, poitrine et gorge — et fait le tour complet du cou. L’accessoire est fermé sous le menton. Les petits ruchés vont grossir et s’arrondir pour devenir de véritables petits tuyaux, les godrons, tendus par l’amidonnage des bords du col. On recourait à un fer chaud et à une sorte de colle, l’amidon, qui permettait de rigidifier le tissu pour donner de la tenue au col de chemise, et la fraise godronnée entra en scène.

Les trois étapes vers la maturité

De 1550 à 1570, sous la dynastie des Valois, Dame Fraise va évoluer au gré des tendances prônées par les différentes cours. Son introduction en France se fait en 1550, sous le règne d’Henri II, de 1547 à sa mort, en 1559. La collerette plissée est de petite taille, tant par la largeur que le volume de ses plis, et conservera cet aspect, y compris durant le très court règne de François II, de 1559 à sa mort, en 1560.

En 1560, Charles IX, le troisième fils d’Henri II, accède au pouvoir et Dame Fraise s’affiche toujours à la cour, mais avec des godrons – une succession de plis formant des huit – réalisés dans de fines toiles de linon ou de batiste. Leur volume augmentera à la fin de la décennie.

Peintures de François Clouet : The National Trust for Scotland et © RMN (Domaine de Chantilly) – © René-Gabriel Ojéda — Infographie : Création Romu

À partir de 1570, et durant tout le règne d’Henri III, le quatrième fils d’Henri II, les changements majeurs touchent plutôt le volume de la collerette : la fraise s’allonge ; ses godrons prennent de la hauteur ; le tout forme une sorte d’anneau godronné assez large couvrant tout le cou ; tête et buste sont nettement séparés. Vers la fin de la décennie, les plis débordent largement hors du cou, au point de devenir une sorte de plateau, autant chez les femmes que chez les hommes. La tête semble avoir été coupée et posée sur un plat, ce type de fraise est appelé « plateau de Saint-Jean » (en référence aux textes des Évangiles sur la tête de Saint-Jean-Baptiste présenté sur un plat).

Peinture : François II PourBus, © RMN – Photo G. Blot — Infographie : Création Romu

La dentelle accentue l’effet délicat et raffiné de la collerette. Dame Fraise acquiert son  indépendance et devient un accessoire à part entière, puisqu’elle est détachée du corsage ou de la guimpe de la femme.

De 1580 à 1600, les modifications apportées à la fraise seront moindres et fréquentes sur de courts laps de temps. La fraise laisse entrevoir à nouveau la gorge et seuls certains détails évoluent : plis redevenus plats ; puis godrons qui s’étirent en largeur donnant une forme plus ovale ; réduction de la largeur de la fraise ; irrégularité de sa circonférence et retour à la rondeur des godrons.

Entre 1600 et 1620, Dame Fraise est divisée, ou plutôt elle voit double. Elle s’affiche encore dans sa version godronnée, mais une sorte de confusion s’empare d’elle : ses plis deviennent désordonnés et s’affaissent sur les épaules ; elle renvoie l’amidonnage aux oubliettes et forme une sorte de cône à la pointe duquel se trouve la tête. On l’appelle désormais la « fraise à la confusion ». Vers la seconde moitié du XVIIe siècle, cependant, après de bons et loyaux services, Dame Fraise finit par se retirer, fanée et lassée par tant d’années de faste, de luxe et de débordements historiques.

Peinture de Michiel Jansz. van Mierevelt, The Wallace Collection, London — Infographie : Création Romu

La conclusion de cette chronique se devait de rendre un hommage à l’œuvre de Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, parue en 1678. Bête noire de certains étudiants, référence pour les professeurs de français, ce roman dont l’intrigue célèbre l’amour courtois se passe à la cour d’Henri II. L’analyse poussée de ses mœurs et la profusion de détails prodiguée par l’auteure n’ont d’égales que la beauté et la richesse des costumes réalisés, par Pierre Cardin et Marcel Escoffier, pour le film éponyme de Jean Delannoy, sorti en 1961. Loin de sucrer les fraises, malgré son grand âge, Dame Fraise y est ici dignement représentée et vient agrémenter nombre des costumes, comme le veut l’époque.

Marina Vlady et Jean François Poron dans « La Princesse de Clèves » réalisé par Jean Delannoy (1961) — Infographie : Création Romu

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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