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F pour flibustier


Sous ses airs bien rangés et proprets, l’Abécédaire insolite possède tout de même une âme d’aventurier qui s’exprime ne serait-ce que dans ses voyages au travers des mots et des univers qu’il décrit. En cette fin d’été, son besoin d’exploration et de conquête va le pousser à s’encanailler, âmes sensibles s’abstenir, et à prendre le large aux côtés de ses frères corsaires qui sillonnaient les mers sur leurs brigantins ou leurs frégates, pour les plus renommés d’entre eux. Certains d’entre vous, messieurs, sont certainement déjà sur le pied de guerre, prêts à faire valoir leur pied marin pour s’embarquer. Toutefois, les dames aussi ont connu leurs heures de gloire dans la flibuste; autant dire que lorsqu’elles vous mettaient le grappin dessus, cela ne rimait pas avec douceur et romantisme. Alors, inutile de tenter de parer l’abordage, et droit devant!

1 Flibustier L. Royer ©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Par méconnaissance ou amalgame, on associe souvent flibustier et pirate, sans tenir compte des différences de comportement et de motivation qui animaient l’un et l’autre. Pour ce qui est de l’étymologie du terme flibustier, quelques doutes planent quant à ses origines prétendument hollandaises avec le mot vrïjbuiter qui signifie « qui fait du butin librement », comme le souligne Le Grand Robert qui note son apparition en 1666. Une autre théorie le rapproche de désignations anglaises plus anciennes, flibutor et frebetter (devenue aujourd’hui freebooter, pour flibustier dans son sens historique) remontant tout au début du XVIe siècle (vers 1505).

Sa nature d’aventurier libre est avant tout ce qui caractérise le flibustier. Si la frontière entre le pirate et lui est mince, il n’en reste pas moins qu’une différence fondamentale existe : le pirate était un hors-la-loi agissant pour son propre compte, dont l’instinct sanguinaire et sans scrupules le poussait à toutes sortes de crimes tels que tuer, voler, violer, sans autre état d’âme que de faire fortune en s’appropriant les trésors trouvés sur les bateaux attaqués. Ses instincts morbides et mortifères pesaient également dans la balance (de la justice) : s’il était capturé, la sentence de mort par pendaison était sans appel, différence notable avec les deux autres catégories d’écumeurs de la mer. Corsaire et flibustier partageaient un point commun, celui d’être, en quelque sorte, mandatés pour agir et s’emparer des richesses des nations ennemies. En effet, il s’agissait de combats destinés à assouvir les désirs de conquête d’autres pays, ceux-là mêmes qui les avaient autorisés à opérer en leur nom. Le corsaire disposait donc d’une lettre de marque, un document officiel le désignant comme émissaire du roi (celui-ci ignorant la plupart du temps ses activités) et l’élevant au rang de force militaire auxiliaire habilitée à manœuvrer toute opération de guerre, telle la guerre de course qu’il livrait contre le commerce maritime de la nation ennemie. Au cours de l’assaut, cependant, les corsaires ne s’appropriaient que le navire et sa cargaison, épargnant les vies et laissant ou restituant les biens personnels à leur propriétaire. En cas de défaite et de capture du corsaire, la lettre de marque signée du souverain lui permettait d’avoir la vie sauve et d’être simplement fait prisonnier, comme tout autre soldat patriote combattant pour son pays.

2 Flibustier originesInfographie : Création Romu

Aventuriers des mers hollandais, anglais et français apparus aux XVIe et XVIIe siècles, les flibustiers quittèrent leurs pays pour chercher asile contre les persécutions religieuses qui gangrenaient l’Europe, notamment la France secouée, pendant plus de 35 ans, par des guerres civiles récurrentes entre catholiques et protestants (les huguenots) et victime de l’ingérence de ses voisins qui cherchaient à l’affaiblir. Ce climat de troubles et de coupes sombres dans les rangs des protestants les fit s’exiler, notamment aux Antilles, en Martinique ou sur l’île de la Tortue, territoire haïtien devenu capitale régionale durant l’âge d’or de la flibuste, entre 1640 et 1680. Port et bastion très prisés par les contrebandiers et les corsaires sillonnant la mer des Caraïbes, l’Île devint un enjeu très disputé entre Anglais, Hollandais, Français et Espagnols. Sur la fin de cette période houleuse, c’est l’empire colonial espagnol qui devint la cible des pillages perpétrés par les écumeurs de la mer. Dans la première moitié du XVIIe siècle, le flibustier agissait à titre privé et devait également disposer d’une lettre de marque appelée « commission d’armer en course » obtenue auprès d’une autorité publique, l’amiral de France par exemple, en échange d’une partie de la valeur des prises effectuées lors de ses attaques. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle — au large des Caraïbes où les flibustiers menaient leurs opérations — la validité des documents devint plus douteuse, car leurs signataires n’avaient pas toujours toute légitimité, notamment les gouverneurs antillais souvent en porte-à-faux vis-à-vis des autorités officielles. Contrairement au corsaire qui défendait les intérêts de son seul pays, le flibustier courait plusieurs lièvres à la fois, car il détenait souvent plusieurs « commissions », ce qui faisait de lui un personnage en marge de la société dont le statut ambigu le plaçait à mi-parcours entre corsaire et pirate. Toutefois, la flibuste se distinguait de la piraterie par sa constitution qui permettait à tous ses membres d’être traités sur un même pied d’égalité, même s’ils choisissaient démocratiquement un chef pour les mener. La notion d’infériorité était étrangère aux flibustiers, ce qui peut expliquer leur unité de corps et leur succès au combat, comparativement à l’armée de métier dont les soldats ne bénéficiaient pas du même regard de la part de leurs officiers.

3 Flibustier Anne BonnyPhotos de droite : Black Sails, Jonathan E. Steinberg et Robert Levine, Starz Entertainment-LLC, 2014 — Infographie : Création Romu

Dans l’univers des pirates et de la flibuste, la présence d’une femme sur un bateau était inconcevable, parce qu’elle était censée porter malheur. L’histoire d’Anne Bonny présentée, au départ, comme une flibustière, mais dont le parcours, les fréquentations, les mœurs assez dissolues et l’instinct de survie l’apparentaient plutôt à une femme pirate, prouvèrent que la rumeur n’était pas fondée. Relatés dans un ouvrage intitulé A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates publié en 1724 par le Capitaine Charles Johnson (autre nom de plume de Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoë, selon certains historiens), les exploits de cette Irlandaise d’origine – enfant illégitime née, vers 1698, des amours entre un avocat marié et la servante de la famille – démontrent qu’à cœur (féminin) vaillant, rien d’impossible. L’épouse bafouée quitta son mari et le père délaissé, mais fou de la petite fille, la présenta comme le fils d’un proche confié à ses soins et l’éleva comme tel dès le départ. Cependant, la supercherie étant découverte et le scandale se profilant, l’avocat émigra avec Anne et sa mère à Charleston, en Caroline du Sud. Son enfance ballottée entre illégitimité, mensonges et ambiguïté sur son sexe — ainsi que la mort de sa mère alors qu’elle était une jeune adolescente —, forgea certainement son naturel farouche et son tempérament rebelle. Contredisant l’adage pirate sur le caractère funeste d’une présence féminine à bord, tous les assauts menés par les équipages dont Anne faisait partie furent couronnés de succès et enrichirent leurs membres, excepté l’ultime combat livré sur le bateau où elle se trouvait, avec son dernier compagnon et amant, le pirate Jack Rackham, alias Calico Jack. L’attaque-surprise fut lancée, de nuit, par la corvette que dirigeait le Capitaine Barnett dont la mission consistait à capturer les pirates. Durant cet assaut, Anne Bonny combattit vaillamment aux côtés d’une autre femme pirate, Mary Read, refusant de se rendre, alors que les hommes de l’équipage trop saouls pour contrer efficacement l’abordage furent blessés ou moururent. Le sloop arraisonna le bateau de Rackham qui fut fait prisonnier avec le restant de son équipage encore vivant, dont Anne et Mary. Bien que jugées coupables, lors de leur procès à Santiago de la Vega en Jamaïque, les deux femmes durent, pourtant, leur salut à leur nature de femme : elles prétendirent être enceintes et furent ainsi épargnées, le fait de porter un enfant restant sacré aux yeux de la justice de l’époque. Pour sa part, Rackham connut le sort réservé aux pirates : il fut pendu haut et court. On rapporte qu’ayant demandé à voir Anne, en guise de dernier vœu, celle-ci n’eut pas les paroles les plus tendres à lui prodiguer et lui dit simplement que « s’il s’était battu en homme digne de ce nom, il ne serait pas, là, pendu comme un vulgaire chien errant. » O tempora, o mores! Source d’inspiration, l’âge d’or de la piraterie a souvent été porté à l’écran, comme dans la série télévisée américaine Black Sails, diffusée, depuis 2014, en Amérique du Nord et en France, dans laquelle le personnage d’Anne Bonny apparaît dans toute sa pugnacité et sa ténacité rebelle.

4 Flibustières imaginairesIllustrations 1 et 4 : www.NeneThomas.com — Infographie : Création Romu

Les greniers de l’imaginaire sont donc remplis d’histoires et d’aventures de cape et d’épée, parmi lesquels abondent des récits mettant en scène flibustiers et pirates. Qu’il s’agisse de l’enquête policière Alice et le flibustier écrite par Caroline Quine (1965, Bibliothèque verte) — dans laquelle la jeune héroïne tente d’élucider un énième mystère à la Nouvelle-Orléans pendant les fêtes du carnaval —, de la série télévisée Corsaires et flibustiers (1966) du réalisateur français Claude Barma — qui retraçait les tribulations du lieutenant de vaisseau Nicolas de Coursic, joué par Michel Le Royer, accusé injustement d’un meurtre et s’embarquant pour les Amériques —, ou plus récemment de la série des Pirates des Caraïbes de Disney, avec le célèbre Jack « Johnny Depp » Sparrow (inspiré de Jack Rackham), les exemples d’œuvre de fiction relatant les exploits de ces bandits des mers ou faisant référence à leur personne sont légion. À mi-chemin entre récits historiques et légendes, autant les personnages que leur univers alimentent l’imagination des artistes, à preuve la fantasy, genre littéraire très prisé des milléniaux, et les jeux vidéo qui s’emparent aussi de ces pirates et flibustiers pour nourrir la soif d’aventure de leurs lecteurs ou adeptes. La flibustière y tient d’ailleurs une place de choix dans des représentations graphiques très stylisées faisant la part belle à un idéal féminin dont le sex-appeal n’a rien à envier à la Barbarella de la bande dessinée des années 60, cette héroïne faite au moule de Brigitte Bardot, l’icône et le symbole sexuel de l’époque. La vie est un éternel recommencement, c’est dire si ces aventurières ont encore de beaux jours et de merveilleux exploits devant elles.

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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