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E pour escarpin


En cette veille de fêtes de fin d’année, cet abécédaire n’échappera pas à l’ambiance festive des réveillons qui vont se parer de leurs plus beaux atours, permettant ainsi à la gent féminine de sortir ses tenues habillées. Même si Marraine la fée ne peut secourir chaque femme en faisant apparaître d’un coup de baguette la merveilleuse pantoufle de verre, il y a fort à parier que, telles des Cendrillons du XXIe siècle, beaucoup de ces dames et demoiselles arboreront les escarpins magiques qui leur permettront d’ouvrir le bal de cette saison festive d’un pied alerte et élégant. Emboîtons donc le pas de ces escarpins dansants et découvrons-en un peu plus sur ce soulier fascinant.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Les dictionnaires s’accordent sur la partie supérieure qui est décolletée et laisse le cou-de-pied découvert. La semelle mince et la présence, ou non, de talon ne font pas l’unanimité dans les définitions officielles. Toutefois, trouver une définition généraliste est difficile, compte tenu de l’évolution de l’escarpin qui tantôt se juche sur de hauts talons, tantôt offre une plateforme en guise de semelle, selon l’inspiration de certains créateurs de mode contemporains. Vers 1509, un premier terme aux sonorités et graphie presque similaires à celui d’escarpin, le mot <escalpin> fait son apparition désignant alors un « soulier léger et découvert ». En 1534, sous la plume de Rabelais, le terme a troqué le <l> pour un <r>. Il est certain que l’escarpin dont parle l’écrivain humaniste de la Renaissance, dans son roman Gargantua, diffère un tantinet de celui qui fait rêver l’imaginaire féminin, qui foule les tapis rouges des Oscar ou gravit les marches du Festival de Cannes. Selon les références officielles, ce mot serait un emprunt à l’italien au travers d’une adaptation du terme scarpino lui-même dérivé du mot scarpa signifiant <chaussure>.

Initialement, le nom <escarpin> englobait aussi bien les souliers pour homme que pour femme, c’était le terme générique désignant la chaussure autrefois. Durant la période baroque, de 1550 à 1750 environ, l’absence de démarcation entre les chaussures masculine et féminine perdure; la seule différence se situe dans les modes et matériaux choisis, et ce en fonction des classes sociales. Les escarpins destinés aux gens du peuple avaient des talons pleins en cuir noir, alors que ceux de l’aristocratie comportaient des semelles et talons en bois, parfois ajourés pour alléger la ligne, et la partie supérieure couvrant le pied, l’empeigne, était en tissu brodé. Au XVIIIe siècle, le bois conserve la vedette, mais l’empeigne s’habille de soie, pour les aristocrates naturellement. Au début du XIXe siècle, les escarpins des hommes et des femmes vont se différencier sur les plans du style, de la couleur, du talon et de la forme du chaussant. Les souliers pour hommes feront leur apparition et adopteront un talon de 2,5 cm. L’escarpin féminin évoluera peu à peu, tout en conservant un petit talon raisonnable jusqu’au début du XXe siècle.

Infographie : Création Romu

Après les rigueurs de la guerre de 1939-1945 et les restrictions dues à la pénurie de matériaux habituellement utilisés pour fabriquer les escarpins — pendant l’Occupation, les fabricants recourent aux semelles de bois, au feutre ou à la paille pour les chaussures —, les talons ou plateformes compensés de l’époque vont vivre leurs dernières heures et laisser place à une envie de frivolité et de légèreté. Le vent de libération qui a soufflé sur Paris et la France, avec la fin de la guerre, va également inspirer et libérer les créateurs. L’année 1947 marque une étape majeure dans l’évolution de la silhouette et de l’habillement de la femme. La haute-couture parisienne devient une référence internationale, grâce à l’arrivée de Christian Dior et de sa nouvelle collection baptisée New Look par les journaux de mode outre-Atlantique. Cette présentation qui révolutionne la façon de penser et de créer la mode féminine ouvre une nouvelle ère dans l’univers de la haute couture qui rimera, dorénavant, avec luxe, tant pour les matières utilisées, les modèles créés que les accessoires accompagnant ces créations. L’escarpin suit également cette voie, et des bottiers vont se démarquer par leurs réalisations, notamment Roger Vivier devenu modéliste, en 1953, pour Christian Dior qui vient d’ouvrir un département souliers, ce qui est une première, à l’époque, dans une maison de couture. Il va doter l’escarpin de son premier talon aiguille, puis inventera différents talons – incurvé, virgule, cambré, etc. – et jouera également avec le bout de l’escarpin en modifiant sa forme – bout carré, bout « bec d’oiseau », « bout turc ».

Infographie : Création Romu

Roger Vivier et bien d’autres stylistes, dont Charles Jourdan — fabricant pour les grands couturiers auquel on attribue aussi l’invention du talon aiguille —, vont donner à l’escarpin ses lettres de noblesse, créant des modèles qui feront rêver de nombreuses femmes, mais seront plus accessibles, voire réservés, à une forme d’« aristocratie moderne » : les vedettes de cinéma et les personnalités féminines médiatisées, lors de défilés de haute couture, d’évènements officiels et de galas internationaux. Les stars en escarpins à talons aiguille incarnant l’élégance et la féminité deviennent donc les icônes à imiter. À partir des années 60, les femmes s’emparent de ces modèles et cherchent à se glisser dans leurs pas ; les escarpins se démocratisent, grâce aux collections de prêt-à-porter et aux stylistes qui les conçoivent. De nos jours, les Jimmy Choo, Christian Louboutin et autres créateurs déclinent l’escarpin sous toutes les formes, couleurs et matériaux suggérés par leur imagination et leurs fantasmes. L’escarpin prend de l’altitude avec un talon aiguille de plus en plus haut, le fameux stilletto, introduit par le bottier italien Salvatore Ferragamo dans les années 50, qui dépasse les 12 cm de l’époque et flirte avec les sommets, chez les créateurs contemporains.

Photo : Malikah Kelly, Boutique Sergio Rossi, rue de Grenelle à Paris — Infographie : Création Romu

Évoquer l’escarpin sans rendre à César ce qui lui appartient serait impardonnable. L’Italie est à la source étymologique du terme de cette chronique, mais elle détient également un savoir-faire inestimable et une créativité inimitable en matière de fabrication de souliers. Fils d’un artisan-chausseur renommé, Sergio Rossi ne peut que suivre les traces de son père. À San Mauro Pascoli, sa ville natale, il développe son expertise et crée son usine en 1966. Des collaborations étroites avec de grands couturiers à partir des années 70, tels Dolce & Gabbana, Azzedine Alaïa, ou Versace, mettront en vedette ses créations qui deviendront des habituées des défilés. Sa renommée auprès des stars du cinéma et l’ouverture de nombreuses boutiques, à travers le monde, ont fait de cette griffe une valeur sûre, très séduisante même, notamment pour la société Kering, anciennement Pinault-Printemps-Redoute (PPR), qui la rachètera.

Photo : Sergio Rossi et son escarpin écologique — Infographie : Création Romu

En 2009, la maison mère sponsorise le film Home de Yann Arthus-Bertrand qui traite de la beauté de la Terre, de ses liens avec l’homme et de ses enjeux environnementaux. Pour appuyer la sortie de ce documentaire réalisé à partir de photos aériennes, la marque Sergio Rossi avait créé un modèle d’escarpin écologique utilisant des matériaux biodégradables et respectueux de l’environnement : injection de bois liquide dans le talon, recyclage de chutes de cuir dans la semelle, tanins végétaux pour les cuirs de l’empeigne, biodégradabilité du conditionnement.

Envisagerait-on ici de nous faire marcher… sur la tête ? Pas du tout, même si le côté fantaisiste semble de mise avec cette création. Les sources d’inspiration des créateurs de mode sont d’autant plus étonnantes, qu’elles peuvent se fonder sur le génie, parfois extravagant, d’un artiste.

©Eric Emo/Galliera/Roger-Viollet — Chapeau-chaussure E. Schiaparelli en collaboration avec Dali —  Infographie : Création Romu

La collaboration entre la créatrice Elsa Schiaparelli et Dali en est un exemple. Les facéties du grand peintre l’avaient amené, un jour, à s’affubler des chaussures de Gala, son épouse et muse : il s’était coiffé avec l’une d’elles et en avait posé une autre sur son épaule. La photo de cette scène prise par Gala fut à l’origine de la création d’un chapeau-chaussure en feutre noir, en 1937. Dans la notice accompagnant cette photo provenant du site du Palais Galliera de Paris, M. L. Gutton mentionne que le musée de la mode a hérité de ce chapeau, en 2013, et qu’il en existe deux autres versions dans le monde, dont une avec un talon rouge au lieu de noir.

L’inventivité se niche donc partout, au bout des pieds ou sur la tête, selon l’inspiration du moment et de son créateur. Gageons que l’escarpin vivra encore de belles années à trottiner sur le macadam ou à s’exposer sur les tapis rouges. Quant à nous, il est temps de jouer de l’escarpin et de quitter cette chronique sur la pointe des… escarpins.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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