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E pour épinglier


Bien que l’Abécédaire insolite n’ait pas transporté ses quartiers à la campagne durant l’été, il s’est amusé à aller chercher une aiguille dans une botte de foin, virtuellement bien sûr, afin de savoir si la tâche était aussi complexe que la production de ladite aiguille. C’est donc l’ouvrier produisant ces infimes attaches qui a épinglé notre attention, activité qui rime avec tradition et précision, un savoir-faire dont la Normandie peut s’enorgueillir, elle qui est encore le fief incontesté de la profession. Si nous avons piqué votre curiosité, poursuivez votre lecture et vous ne regretterez pas votre visite dans l’atelier de l’épinglier.

Parmi les métiers d’autrefois, le fabricant d’épingles, ou épinglier, et son travail semblent avoir fait l’objet d’études particulières, en raison de la décomposition des multiples tâches que comprend le processus de fabrication des épingles. Le terme épinglier est apparu en 1260, d’abord sous la forme ancienne d’espinglier, comme le précise Le Grand Robert, notant également sa parenté avec le mot espingle devenu, ensuite, épingle, nom auquel fut ajouté le suffixe <— ier>. Apparu vers 1260, le mot espingle provenait du terme latin spinula qui signifiait « petite épine », lui-même dérivé de spina pour « épine », la notion d’attache lui ayant très vite été associée.

1_Dessin épinglier_L. Royer ©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Depuis plus de 600 ans, la forme de l’épingle n’a guère évolué : une tige de métal poli dont une extrémité est taillée en pointe et l’extrémité opposée est une tête préalablement tournée et fixée. Au Moyen-âge, les coiffes et coiffures des dames regorgeaient de ces petites attaches, car la mode était au hennin, un cornet très élevé porté incliné vers l’arrière, haut et rigide, au sommet duquel venait s’attacher un grand voile flottant. Sans compter que ce bonnet pointu évolua dans des proportions telles qu’on lui ajouta une armature de fil de laiton destinée à recevoir tout un échafaudage de voiles empesés. Cet édifice pouvait sembler monumental et incommode, mais il donnait une allure et une démarche altières à la dame, comme un écho aux architectures grandioses et fastueuses de l’époque. Toutes ces coiffures nécessitaient de grandes quantités d’aiguilles et d’épingles, à des coûts assez élevés, ce qui favorisa l’essor du métier d’épinglier. Ce n’était pas un métier saisonnier, la demande étant constante, et très tôt, la communauté des épingliers s’organisa, disposant de certains privilèges et se dotant d’un arsenal de mesures telles que statuts spécifiques, règles et sanctions pénales. En haut de la hiérarchie des épingliers, se trouvaient les maîtres ou les maîtresses, chacun d’eux ne pouvant avoir qu’un apprenti dont l’âge minimum requis était de 8 ans. Même en cas de charge de travail importante, le respect des jours fériés était recommandé, sinon le maître avait une amende, de même s’il employait des apprentis extérieurs à la ville, comme c’était le cas dans d’autres corporations (une mesure restrictive visant à maintenir l’ordre dans les villes et à limiter les risques de criminalité importée). Considérée apte à travailler après un an complet d’apprentissage, la jeune recrue était placée sous la protection de son maître, qui devait veiller sur elle et lui apporter son aide, et avait droit aux avantages liés au métier. Après une première homologation en 1336, les statuts des épingliers furent entérinés à nouveau en 1601. Malgré les différences existant entre leurs fabrications respectives, aiguilliers et épingliers se regroupèrent en 1695 sous le patronage de Notre-Dame.

2_Épinglier d'autrefoisInfographie : Création Romu

Le XVIIIe siècle marqua le développement de l’activité des épingliers, leurs statuts s’étant non seulement assouplis, mais la confection de la dentelle se révélant une grande consommatrice d’épingles dont le métal, laiton ou cuivre, ne rouillait ni ne tachait la dentelle ou les fragiles étoffes utilisées pour les coiffes. Région très active en matière de production dentellière, avec entre autres la ville d’Alençon, la Normandie devint le fief des fabriques d’épingles, telle L’Aigle, petite ville qui prit une réelle importance économique dans le département de l’Eure, grâce à une certaine diversification de sa production : épingles, grilles pour portes de bibliothèques et petits clous. Les produits sortis de ses ateliers s’exportaient dans toute l’Europe et en Amérique. À l’époque déjà, dès l’arrivée des écheveaux de laiton, le processus de fabrication était bien segmenté : calibrage du fil consistant à faire passer le métal au travers d’une plaque d’acier (la filière, d’où l’autre nom de tréfilage pour cette étape) dont les trous de tailles diverses permettaient d’obtenir la grosseur requise; décapage et nettoyage du métal; dressage visant à redresser le fil sur un engin, une planche couverte de clous et d’épingles entre lesquels le fil était tiré pour le redresser; rognage consistant à couper le fil en segments de la taille de plusieurs épingles; empointage, première étape consistant à aiguiser les pointes sur des meules; repassage qui permettait de finaliser l’étape précédente. Après avoir été appointi à ses deux extrémités, le fil était coupé à la dimension d’une épingle pour former son corps appelé hanse. Puis, venait la formation de la tête avec un fil de laiton plus fin roulé et segmenté en morceaux égaux fermement fixés à la tige avant de les adapter et de les façonner. Après avoir redoré les épingles ou les avoir blanchies avec de l’étain, on assemblait celles-ci par 25 avant de les piquer dans du papier. Autant de phases de fabrication, autant d’ouvriers spécialisés. La division du travail et du processus de fabrication fit, d’ailleurs, l’objet d’une étude reprise dans un article de L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée de 1751 à 1772, sous la direction de Diderot et D’Alembert. Les origines montrent combien ce métier était difficile en raison des manipulations délicates et éreintantes, des effets nocifs de la poussière de laiton, notamment lors des phases d’épointage et de repassage, des conditions de travail souvent ingrates et de l’exploitation dont les ouvriers faisaient l’objet du fait de leurs souches campagnardes et, enfin, de la maigre rémunération qu’ils recevaient en compensation de leurs efforts.

3_Manufacture BohinPhotos : La Manufacture Bohin (Saint Sulpice sur Risle, France) — Infographie : Création Romu

La Manufacture Bohin évoque parfaitement l’histoire et la tradition du métier d’épinglier qui a vu le jour, dès le XIIe siècle, en Normandie. Très réputée pour sa dentelle d’Alençon, la région connut une activité économique intense, car elle approvisionnait toutes les cours d’Europe, et particulièrement l’Angleterre et la Russie. Natif de L’Aigle, Benjamin BOHIN évolua très tôt dans l’atelier paternel, qui fabriquait des objets en fer et en bois, s’y montrant doué et inventif. Entrepreneur dans l’âme, il voulut prendre la tête de l’affaire familiale, à onze ans, mais son père s’y opposa et Benjamin n’en reprit les rênes qu’à 17 ans. Si les activités de l’entreprise Bohin remontent à 1833, c’est en 1868 que Benjamin décida de regrouper plusieurs ateliers de petits artisans, aiguillers et épingliers, de la région et de les moderniser pour développer la fabrication des aiguilles françaises. Plus de 180 ans de savoir-faire font de La Manufacture Bohin la dernière usine française de fabrication d’aiguilles et d’épingles. Si cinq générations d’entrepreneurs créatifs possédant une vision novatrice et une ouverture sur le monde, acquise lors de leurs multiples voyages, se sont succédé à la tête de La Manufacture, Benjamin Bohin reste, cependant, le plus marquant. Il fut à l’origine des inventions ayant donné son envol à l’usine : il introduisit la production en grande série en 1841; il déposa, en 1890, le brevet de l’épingle de sûreté à double entrée appelée « sans gêne » et celui de la première machine de montage automatique de ces mêmes épingles. L’exposition universelle de 1889 récompensa la qualité des aiguilles fabriquées par la maison Bohin en remettant à son fondateur une médaille d’or. De nos jours, La Manufacture Bohin fabrique des produits destinés à la mercerie (aiguilles à coudre, épingles de sûreté et à tête de verre, le verre étant fabriqué spécialement pour les besoins de La Manufacture à Murano) et de petits produits métalliques pour la papeterie (agrafes, coins de lettre et punaises à 3 pointes). L’entreprise reste le seul fabricant français d’aiguilles et d’épingles en activité, ce statut lui ayant même valu d’être inscrite aux Monuments historiques en raison de l’importance qu’elle revêt pour la mémoire industrielle de la France. Résultant d’un reportage au Journal de 13 heures de TFI, diffusé le 1er mai 2000, cette aventure a totalement bouleversé l’approche et l’agencement de l’entreprise. Dès le lendemain, le nombre de visiteurs se présentant aux portes des ateliers Bohin pour découvrir ce patrimoine fut tel qu’il fallut — la limite des 2000 visiteurs par jour autorisés sur un site industriel étant atteinte —  repenser les espaces et envisager un concept de musée retraçant non seulement l’histoire de l’entreprise, mais permettant également d’y intégrer les épingliers au travail. Ce projet prit environ 3 ans à réaliser pendant lesquels la fabrique fut à nouveau fermée au public, afin d’effectuer les profondes transformations indispensables à sa nouvelle vocation. Inauguré en avril 2014, le nouvel espace d’environ 2500 m² peut accueillir jusqu’à 30 000 visiteurs par an qui traversent les deux niveaux d’ateliers où les épingliers s’affairent, séparés du public par des garde-corps métalliques visant à ne gêner ni le travail des uns ni la progression des autres. Faisant partie intégrante de ce projet très novateur, car ils sont les derniers épingliers de France, les 40 ouvriers de La Manufacture Bohin en sont un rouage essentiel et effectuent avec fierté leurs tâches, selon la tradition du métier. Le visiteur peut ainsi découvrir les 27 étapes (soit une production répartie sur 2 mois) que nécessite la fabrication d’une aiguille à coudre, avant de se retrouver sur les rayonnages d’une mercerie. L’autre témoin exceptionnellement bien conservé dans ce théâtre professionnel est la machinerie, dont l’un des premiers robots de l’histoire de la mécanique fabriqué en 1929 chez Bohin : une machine qui prend les aiguilles, les sépare et les range. C’est une véritable remontée dans le temps, machines et techniques d’antan s’harmonisant parfaitement à l’esprit moderne de l’endroit et leurs performances résultant des soins jaloux qui leur sont apportés par les ouvriers. Au travers d’une scénographie inventive et très actuelle qui rend hommage à la petite tige de métal, ce musée contemporain présente aussi les métiers de l’aiguille, son histoire et celle de l’épingle, la vie de l’industriel visionnaire qu’était Benjamin Bohin et tout un univers proche de celui de La Manufacture, dont des réalisations d’artistes utilisant les produits des ateliers Bohin de manière très originale.

4_Arts et épinglesDe gauche à droite : robes d’épingles d’Eymeric François et exposition d’A.M. Martens — Infographie : Création Romu

Dans l’univers tiré à quatre épingles de la haute couture, la créativité frise parfois l’excentricité, le « résolument inmettable » ou la folie furieuse. Mais il y a aussi des idées dont l’originalité et la réalisation défient les lois de l’entendement. Les créations du couturier Eymeric François relèvent de cette deuxième catégorie, tant par l’univers qu’elles évoquent, à la fois théâtral et onirique, que par le détournement des matières premières les plus improbables qui servent à leur confection. Les épingles font partie de ces composantes, et pas seulement en amont pour monter le patron ou assembler les pièces de tissus, mais comme ornement à part entière. Ce créateur qui a fait ses classes chez Thierry Mugler et Christian Lacroix offre une interprétation souvent spectaculaire de la femme, qu’il enveloppe de légendes et de mystère dans ses créations. Robes faites de fermetures éclair, de rubans exclusivement ou d’épingles, un parti pris osé que réussit le jeune créateur avec brio. Comme il l’explique dans un entretien, il souhaitait mettre en vedette cet objet quotidiennement utilisé par les couturiers au travers de ses réalisations. À la sortie de l’école, il a contacté La Manufacture Bohin pour lui proposer un partenariat, ce qui fut le cas dès son premier défilé intitulé « Jeux d’épingles », en 2000. Dans sa collection couture printemps-été 2009, Eymeric François proposait également un fourreau de toile noire brodée en pluie d’épingles de laiton et d’acier qui laisse rêveur, sachant qu’il a été porté et pesait la bagatelle de 6 kg. Depuis, grâce à diverses techniques, il a utilisé toutes sortes d’aiguilles fabriquées par l’entreprise et a même réalisé une robe pour le musée de La Manufacture avec toutes les variétés d’aiguilles produites : le modèle exposé aux yeux du public vaut son pesant d’épingles (soit dix kilos)!

L’épingle semble donc avoir une vocation artistique et a également inspiré la jeune artiste A. M. Martens à l’origine de l’exposition Our Binding Path qui s’est tenue à la galerie Mark A. Chapman, sur le campus Manhattan de l’université d’État du Kansas, en 2012. Cette installation d’épingles géantes en argile suspendues par des fils au-dessus du sol symbolisait les relations entre le passé et le présent, avec pour objectif d’aider les individus à mieux comprendre leur nature humaine. L’artiste opta pour l’argile en raison de sa malléabilité et de sa longue histoire commune avec les hommes. Décidément, quelle que soit la discipline, l’épingle tire habilement la sienne du jeu artistique.

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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2 Réponses

  • Roméo Alfa Tango sur août 18, 2016, 11:36:15

    Encore un article où l’on apprends beaucoup de choses! et cette manufacture Bohin quelle aventure fantastique.

    Répondre àRoméo
    • EmRoy sur août 18, 2016, 17:17:06

      Bonjour R.A.T.,

      Merci de vous être laissé piquer par la curiosité et d’avoir pris le temps d’écrire un petit commentaire. Le sujet était assez pointu (facile, n’est-ce pas?) et a nécessité du doigté pour tirer honorablement notre épingle du jeu.:)

      Répondre àEmRoy

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