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D pour djellaba


Enfant ou adulte s’est trouvé, un jour, confronté à la notion de « différence », celle qui transparaît dans l’habillement, donc très visible, mais qui annonce également une culture, des traditions et des coutumes différentes. C’est en gardant un esprit ouvert et éclairé que l’on peut déceler tout l’enrichissement potentiel qui résultera de la découverte, de la compréhension et de l’acceptation de cet Autre, différent de soi-même. Alors, cet abécédaire se devait d’évoquer la djellaba, cette tunique ample et longue à capuche, si caractéristique d’un monde étroitement lié à la francophonie. Notre imaginaire collectif en est imprégné, quelle que soit la perception que nous en avons. Sans plus tarder, suivons donc cette silhouette chamarrée et fascinante que laisse entrevoir la djellaba dans son sillage.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Si le design de la djellaba est relativement simple, son étymologie l’est un peu moins. Tout d’abord, deux orthographes coexistent dans les dictionnaires, à savoir <djellaba> et <djellabah>, la première version étant plus fréquemment utilisée. Emprunt fait à l’arabe marocain vers 1844, le mot <djellaba> dériverait des termes ︣ḡallāba et ḡallābiyya. C’est sur le plan de son origine proprement dite que les choses se corsent, car deux thèses s’affrontent. Selon certains ouvrages, le terme arabe désignerait le vêtement que les marchands d’esclaves (ḡallab) portaient ou celui qu’ils faisaient porter aux esclaves. D’autres références à l’arabe ancien y voient une adaptation du terme djilbab qui aurait perdu son premier <b> et désignerait un vêtement drapé, même si cette tunique ne se drape pas, puisqu’elle est cousue.

Illustrations des djellabas : dessin J. Besancenot — Infographie : Création Romu

Portée par les hommes et les femmes en Afrique du Nord, la djellaba est une robe de longueur variable qui comporte une ouverture sur le devant, des manches longues et un capuchon. Elle peut être confectionnée à partir de différents tissus, mais les modèles traditionnels privilégiaient le drap de laine fin, pour l’hiver, et le coton léger pour l’été. Ampleur et longueur du vêtement sont souvent fonction des régions ou saisons concernées. Les formes et couleurs varient selon l’usage de la djellaba et la personne qui la porte. Toutefois, sa tonalité peut donner une indication sur la situation familiale. De couleur marron foncé, par exemple, elle indique un statut de célibataire.

Crédit photo pour la djellaba : Daderot — Infographie : Création Romu

La djellaba est un élément important du patrimoine historique et culturel du monde oriental. Sa capuche en pointe, qui retombe dans le dos avec une sorte de pompon à son extrémité appelé koubala, avait initialement pour objectif de protéger la tête du soleil. Autrefois, le capuchon permettait également de protéger le visage du sable soulevé par les vents du désert, notamment chez les Bédouins, ces nomades descendant des Berbères, qui se déplaçaient et vivaient dans des régions plus arides et désertiques d’Afrique du Nord. Il faisait même office de sac — et c’est encore fréquent de nos jours — pour porter de petits effets personnels ou des provisions.

Crédit photo : Nikswieweg (Klaus Polak) — Infographie : Création Romu

Cette tenue traditionnelle qui atteste l’élégance et le raffinement de la personne qui la porte s’est tout d’abord conjuguée au masculin. Si elle a perdu du terrain au quotidien, en raison de l’occidentalisation du vêtement dans les pays d’Afrique du Nord, la djellaba conserve néanmoins ses attributs de costume national et de repère identitaire, notamment au Maroc. Les hommes portent donc la djellaba pour les cérémonies, les fêtes religieuses, les occasions familiales telles que les fiançailles, mariages et baptêmes, ou les évènements officiels. Par respect de la tradition, la djellaba marocaine est souvent assortie d’un fez rouge, sorte de petite toque couvrant la tête, et de babouches jaunes.

Dignitaire marocain dans les années 40 (coll. privée) — Infographie : Création Romu

Située dans le Haut Atlas marocain, la petite ville de Bzou possède un savoir-faire ancestral sur le plan du tissage d’étoffes destinées à la fabrication des djellabas. Cette expertise se transmet par les femmes de génération en génération, car ce sont elles les uniques maîtres d’œuvre en la matière. C’est en effet à Bzou qu’est produite une toile d’une exceptionnelle qualité, la kharka, servant à confectionner les djellabas blanches que portent les membres de la famille royale, lors de cérémonies, ou les députés et dignitaires du Royaume du Maroc. Le raffinement et le prix de la djellaba bziouia s’expliquent par le processus complexe et les nombreuses étapes nécessaires à la réalisation du costume national. La production d’une djellaba blanche peut prendre jusqu’à 6 mois : il faut environ 3 mois pour apprêter la laine de mouton (lavage, séchage, peignage, préparation soufrée pour l’assemblage en écheveau, mise en ballot) et deux mois pour son tissage. Précision, méticulosité et patience sont les qualités indispensables qui permettent aux tisseuses, par leur technique manuelle d’enlacement des fils, de réaliser le voile dont la finesse et la délicatesse sont très prisées des connaisseurs.

Crédit photo : M. Labzioui pour Maglor.fr — Infographie : Création Romu

Bien que très appréciée dans tous les pays du Maghreb, la djellaba a néanmoins connu un essor surprenant au Maroc. Initialement, elle était l’apanage des hommes, mais elle s’est popularisée auprès des femmes marocaines qui l’ont adoptée dans les années 50. Depuis, l’évolution de la djellaba a démontré la volonté d’émancipation revendiquée par la femme marocaine. Ce gain s’est traduit dans la transformation progressive du grand drap de laine ou de coton initial dissimulant les formes du corps féminin — en référence au principe de pudeur du Coran — en un vêtement alliant respect de la tradition, matières actuelles, style plus contemporain et féminisation des modèles. L’influence de la mode occidentale, les échanges nombreux entre l’Afrique du Nord et l’Occident — grâce notamment aux populations maghrébines installées en France et en Europe — les interactions entre peuples et la mixité ont largement contribué à l’envol de la djellaba. Ces multiples courants sont venus alimenter le phénomène « tendance » de la tunique et ont stimulé l’engouement du milieu de la haute couture, son inspiration et sa créativité. De véritables défilés de mode sont consacrés exclusivement à la djellaba, dans lesquels stylistes et créateurs marocains, algériens, tunisiens ou orientaux se retrouvent et présentent leurs créations. Conjuguant tradition et modernisation, la djellaba contemporaine offre aux femmes une variété étonnante de couleurs, de tissus tels que la gabardine, la laine ou la soie en fonction de la saison et du budget, de motifs, d’ornements et de passementerie. La modernité a également apporté des coupes plus tendance : djellaba courte portée sur un jean, djellaba sans manches, ou djellaba ouverte sur un caleçon long, un corsaire ou un pantacourt.

Cette chronique prouve bien que « l’habit ne fait pas le moine », puisque la djellaba ne comporte aucune connotation religieuse. Elle témoigne plutôt d’une longue tradition entretenue par le respect et l’amour d’un peuple pour sa culture et par son engagement à pérenniser un savoir-faire ancestral, des valeurs qui semblent identiques aux efforts que les populations occidentales déploient pour conserver leur propre patrimoine.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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3 Réponses

  • Nathan de Piriac sur novembre 24, 2015, 23:38:15

    Un merveilleux voyage que vous nous proposez là. Cela réchauffe nos cœurs ici en Bretagne où la chaleur nous a quitté. Vivement l’été qu’on puisse enfiler notre djellaba!… Bonne continuation à votre blog.

    Répondre àNathan
    • EmRoy sur novembre 25, 2015, 02:27:32

      Nathan, merci à vous de prendre le temps de m’encourager dans ce blogue et ses diverses chroniques visant à faire voyager l’internaute curieux. La lumière est au bout du chemin, que chacun puisse en bénéficier!

      Répondre àEmRoy

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