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D pour disquaire


L’été battant son plein, l’Abécédaire insolite a eu envie d’aller à la plage. Il s’est donc tourné vers une plage de vinyle noir dont les sonorités chaudes et enveloppantes l’ont totalement submergé. De son voyage musical, il a rapporté une histoire de résistance et de passion, celle que des commerçants indépendants vouent à leur muse, la musique, au travers de la quête de trésors inestimables : les disques qu’ils vendent. Le disquaire, une espèce rare et précieuse qu’il faut protéger pour profiter pleinement des plaisirs de la musique!

1_Disquaire_L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le terme disquaire est apparu en 1949 dans le langage courant, comme le précise Le Grand Robert qui souligne aussi sa parenté avec le mot disque, auquel on a ajouté le suffixe <— aire>. Lorsqu’il apparut en 1555, le mot disque désignait le discobole, ce palet circulaire lancé par les athlètes après plusieurs tours sur eux-mêmes. L’étymologie de ces termes provient du latin discus qui signifie « disque, palet » et du grec diskos ayant la même signification.

Durant la première moitié du XXe siècle, gramophones et phonographes faisaient tourner le 78 tours, un disque d’environ 25 à 30 cm dont les matériaux — résine naturelle animale, cire et ardoise — étaient très fragiles et les enregistrements très courts. Avec la Seconde Guerre mondiale et ses nombreuses carences, les fabricants utilisèrent du polychlorure de vinyle ou PVC. L’invention du disque microsillon suivit en 1946, grâce à la firme Columbia. Les premiers enregistrements démontrèrent aussitôt les qualités acoustiques et techniques du vinyle, quant à la reproduction sonore et à la durée d’enregistrement. À partir des années 50, ces progrès notables changèrent la donne, et ce pendant plus de 30 ans : apparition des premiers tourne-disques et des tables tournantes et généralisation des disques vinyles. Le 33 tours dont le diamètre était généralement de 30 cm — des formats de 17 et 25 cm parurent aussi à la fin des années 50 — se déclinait, dans sa version standard, en LP pour long play d’une durée de 20 à 30 minutes par face. Le 45 tours avait un diamètre de 17 cm et comprenait deux titres, voire quatre dans sa version EP pour extended play.

2_Histoire du vinyleInfographie : Création Romu

Des maxi 45 tours furent également produits, à la fin des années 70, dont la durée pouvait atteindre 20 minutes, puis des super 45 tours très prisés par les D. J. et animateurs de radios libres pour leur facilité d’utilisation. Ces progrès dans l’écoute de la musique et l’évolution de la société marquée, entre autres, par le besoin récurrent d’émancipation et d’affirmation des jeunes générations ont influencé et stimulé la création musicale, ainsi que les habitudes de consommation en la matière. Les magasins de disques devinrent le lieu de passage inévitable pour monter sa discothèque, se faire conseiller ou trouver la nouveauté du moment. Le disquaire, sorte de gourou connaisseur, pouvait faire la pluie et le beau temps, mais ce professionnel passionné savait entretenir la flamme de ses clients par son habileté à passer le bon disque au bon moment ou à suggérer la perle rare à écouter avant de mourir. Pourtant, cet âge d’or allait fondre, peu à peu, comme vinyle au soleil.

La déferlante du CD audio — avec l’avènement de la musique numérique plus adaptée à la stratégie et aux objectifs de l’industrie du disque —, les nouvelles technologies et le développement d’Internet ont à nouveau modifié les habitudes de consommation musicale : au XXIe siècle, on achète de la musique sur iTunes ou Amazon et on en écoute en continu sur des plateformes du type Deezer ou Spotify. Même si le numérique peut brandir l’étendard d’une réussite mondiale incontestable, l’analogique creuse encore son (micro) sillon et laisse entendre les sonorités chaudes et enveloppantes de ses vinyles. Le métier du disquaire n’est donc pas complètement mort, tous les professionnels indépendants le disent : l’objet « disque vinyle » attire encore, car on peut l’avoir en main et le regarder sous toutes ses facettes, ce qui n’est pas le cas d’un titre téléchargé. La pochette et son graphisme jouent également un rôle et donnent une valeur doublement artistique au vinyle, qu’il s’agisse de sa conception, des photographies et illustrations ou des textes qui l’agrémentent. Le collectionneur peut se sentir émoustillé en regardant l’ensemble, bien plus que devant une collection de chansons virtuelles, sans parler de son oreille qu’il n’aura qu’à tendre pour mieux apprécier la rondeur enveloppante du son analogique. Là aussi, disquaires et amateurs éclairés se rejoignent : il y a quelque chose d’indéfinissable dans l’écoute d’un vinyle, une qualité de son supérieure au numérique, une sorte de profondeur qui le distinguera toujours d’un format mp3. C’est ce qui accroche les mélomanes avertis et retient aussi les jeunes amateurs : prendre plaisir à écouter un disque vinyle du début à la fin. Cet engouement, depuis une dizaine d’années, fait qu’en 2016 les tourne-disques et autres tables tournantes reprennent du service, car les consommateurs veulent pouvoir écouter leurs anciens vinyles ou leurs nouvelles acquisitions. Neuve ou d’occasion, la platine fait tourner les têtes et promet des heures (de lecture et) d’écoute propices à la (re) découverte de sa discothèque (ancienne ou nouvelle).

3_Record Store DayInfographie : Création Romu

La 10e Journée des disquaires indépendants au Québec, plus connue en Amérique du Nord et au Royaume-Uni sous le nom de Record Store Day, s’est tenue le 16 avril dernier. Lancée en 2007 aux États-Unis, elle gagne de plus en plus d’adeptes en Europe, notamment en France où son adaptation, le Disquaire Day, a été créée en 2011. Organisée tous les troisièmes samedis d’avril, cette fête annuelle attire de nombreux mélomanes chez les disquaires participants, les clients espérant dénicher l’objet précieux ou le trésor si ardemment convoité. Cette quête de vinyles rares ou inédits, édités ou réédités pour l’occasion par les maisons de disques, pousse aussi bien le collectionneur musicomane que le novice à découvrir ou redécouvrir le plaisir d’aller chez un disquaire. Chaque année, chanteurs et groupes célèbres apportent leur contribution à cette journée, en proposant des éditions exclusives et introuvables. Cet évènement sert également de prétexte à l’accueil d’artistes locaux qui peuvent donner un aperçu de leurs talents et compositions, tout en contribuant à l’ambiance festive des magasins. Même si, depuis une vingtaine d’années, de nombreux disquaires ont disparu un peu partout en Europe et en Amérique du Nord, les dinosaures restants résistent encore. Le Record Store Day et ses adaptations francophones sont un coup de projecteur sur ces accros du vinyle, malgré la connotation assez commerciale de cette journée qui n’a pas échappé aux majors du disque. Le retour du vinyle ne fait pas que d’heureux consommateurs, il bénéficie également aux disquaires indépendants dont les deux tiers des ventes sont des albums neufs. Sans compter que de tels évènements soulignent l’importance de trouver une oreille attentive capable de cerner les goûts du client ou de le guider dans ses choix. En effet, les forums de discussion ou les articles spécialisés mentionnent combien les gens se sentent perdus dans l’immensité de l’offre musicale et ont besoin d’être conseillés et guidés par des connaisseurs. Des animateurs de radio jouent, parfois, ce rôle de prescripteurs en suggérant ou en programmant des choix musicaux adaptés à leurs goûts, mais qui mieux que le disquaire peut accompagner le client dans sa découverte, grâce à sa relation directe et privilégiée avec lui?

Amour de la musique, vocation de chineur et sens du partage sont des qualités indispensables au disquaire. Michel Meunier qui travaille, depuis 25 ans, auprès de Luc Bérard, le propriétaire du magasin de disques L’Oblique, sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal, en est la preuve vivante. Le nom du magasin vient des années de Cégep de Luc, alors que l’un de ses professeurs avait qualifié d’obliques des musiques que Luc lui avait fait écouter. Séduit par le terme, il le reprit pour l’émission de radio qu’il animait alors au Cégep, puis pour son magasin de disques fondé en 1987. Luc et Michel vendent avant tout de la musique, comme ils le soulignent, quel que soit le support, vinyle ou CD. Malgré les hauts et les bas du marché, ils poursuivent toujours leur chasse aux trésors musicaux. Si, auparavant, le disquaire était le référent incontournable pour découvrir toutes sortes de musiques et se procurer les nouveautés et autres enregistrements rares, à l’ère du numérique et d’Internet, il ne peut plus être aussi omniscient, en raison de l’abondance de l’offre musicale, de la multiplicité des styles et du nombre de maisons de disques indépendantes.

4_L'Oblique à MontréalL’Oblique, 4333, rue Rivard à Montréal (Québec, Canada) — Crédit photo et infographie : Création Romu

Comme le remarque Michel, les échanges avec leur clientèle leur font découvrir des groupes et des artistes qu’ils ne connaissent pas forcément. Il en résulte une véritable interactivité entre le disquaire et ses clients, la spécificité du magasin et sa taille les avantageant par rapport aux grandes surfaces polyvalentes. Selon lui, dans les milieux plus indépendants, telles les petites marques de disques, la baisse du vinyle n’a pas vraiment eu lieu. Les clients se sont peut-être détournés du produit, mais cela vient du fait que plusieurs parutions ne sortaient plus en vinyles. Pourtant, selon Michel, leurs meilleurs vendeurs restent les CD et les vinyles (les cassettes ayant été abandonnées au milieu des années 80). Il précise que le CD a supplanté le vinyle, parce que les majors y voyaient le produit du futur, misant sur sa facilité de reproduction, sa dimension et la forte demande des consommateurs, même si les lecteurs laser s’avéraient très chers au départ. Livrés dans de grosses boîtes en carton, les disques compacts rentraient parfaitement dans les bacs occupés initialement par les disques noirs (la hauteur restait identique et la largeur du bac accueillait deux CD au lieu d’un seul vinyle). Le disquaire pouvait garder son mobilier, sans rien changer dans son agencement. Michel constate également un regain d’activité plutôt positif pour la profession, mais il reste prudent et lucide, car il y a, selon lui, un phénomène de mode : les gens achètent le vinyle pour son côté tendance. Certains n’ont pas de platine et n’écouteront donc pas le 33 tours. Conscients de ce fait, les fabricants intègrent un code pour télécharger la musique en mp3, d’autres insèrent un CD dans une pochette à l’intérieur de celle du vinyle. Il s’interroge également sur la récente hausse du coût du vinyle, due à des facteurs économiques nord-américains, qui se répercute dans le prix au détail devenu prohibitif pour les petits budgets qui se rabattent alors sur des exemplaires usagés. Ce marché est d’ailleurs en progression, notamment dans les boutiques du Plateau Mont-Royal qui vendent des articles culturels de seconde main. Pour la dizaine de disquaires indépendants de Montréal qui vendent vinyles et CD (neufs et d’occasion), les perspectives ne sont donc pas si sombres. L’Oblique conserve une clientèle variée et souvent fidèle depuis des années : jeunes étudiants, avocats, médecins, gens résidant à l’extérieur de Montréal ou à Québec, jeunes consommateurs recommandés par d’anciens clients, etc. L’âge se situe entre 15 et 75 ans, mais Michel donne l’exemple de sa plus jeune cliente, une petite fille venue avec sa maman pour acheter le disque vinyle de La Reine des neiges de Disney. La magie du disquaire indépendant, c’est de pouvoir exaucer un tel vœu, même si ce n’est pas le créneau habituel de la boutique, et d’entretenir cette relation privilégiée avec ses clients. Lorsque la demoiselle est revenue chercher sa commande, elle était très heureuse et fière de ressortir du magasin avec son disque vinyle. Comme le dit Michel, certaines personnes ont à cœur de faire leurs achats chez leur disquaire indépendant, même si les titres recherchés ne sont pas la spécialité du magasin. Qu’à cela ne tienne, le dévouement du disquaire à la cause musicale passe par la satisfaction de son client en lui offrant un service sur mesure. En 2017, L’Oblique fêtera son trentième anniversaire, une belle maturité gagnée grâce à la passion, à l’expertise et à la gentillesse de Luc et de Michel. Nul doute que ces deux-là connaissent la musique et ne risquent pas d’en changer (pour le plus grand plaisir de leur clientèle)!

Merci à Michel Meunier de nous avoir accueillis à L’Oblique, 4333, rue Rivard, Montréal (Québec) H2J 2M7 — tél. : (1) 514 499-1323 — facebook.com/boutiqueloblique

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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