http://www.abcdaireinsolite.com/wp-content/uploads/2016/07/Lettre-C-960x600_c.jpg

C pour chiffonnier


Au palmarès des métiers oubliés du C, l’Abécédaire insolite avait le choix. Voulait-il se rendre chez le chapelier pour lui commander un couvre-chef original ou bien faire cirer ses chaussures par le cireur ambulant, au coin de la rue ? Pour couper court aux chamailleries potentielles entre artisans du C, et sans vouloir chiffonner qui que ce soit, la rédaction a choisi un as du recyclage, un chineur hors pair dont le crochet traditionnel s’activait, jadis, au fil des rues, fouillant et retournant déchets et ordures, piquant et ramassant vieux chiffons et objets jetés pour les revendre. En raison de la saleté et des détritus qui remplissaient son univers, le chiffonnier, ce véritable précurseur du tri sélectif, a souvent souffert d’une image repoussante qui alimentait même des rumeurs de malhonnêteté. Méconnaissance et incurie des uns, indigence et triste réalité des autres, un léger dépoussiérage parmi tous ces clichés ne sera pas un luxe. Il est temps de parler chiffons !

Illustration chiffonnier_L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon Le Grand Robert, c’est en 1640 que le terme chiffonnier est apparu. C’est un dérivé du mot chiffon, auquel on a rajouté le suffixe <-ier> pour le masculin ou <-ière> pour le féminin, qui provient lui-même du nom chiffe désignant un morceau de vieille étoffe. Toujours selon ce dictionnaire, le terme chiffe viendrait du moyen-anglais chip signifiant « petit morceau » et fut introduit en France vers 1306, avant de subir l’influence du français parlé à la fin du Moyen-âge et de devenir le mot chiffre désignant un « objet sans valeur ».

Ainsi, le chiffonnier commença, dès le Moyen-âge, à arpenter les rues des villes et villages, à la recherche de vieux chiffons et guenilles. Dès lors, la silhouette du chineur ployant sous son sac fera partie du paysage urbain et rural, provoquant souvent de la réticence chez les gens qui lui ouvraient leur porte, sans jamais le laisser entrer, pour répondre au fameux appel annonçant son arrivée : « Chiiiiiiiiffonnier, chiiiiiiiiffonnier! » Équipé de sa hotte, de son crochet appelé biffin, d’où l’un de ses autres noms, de sa lanterne — car ce lève-tôt trime dur jusque tard dans la nuit —, ce personnage deviendra familier, certains chiffonniers étant aussi dotés d’une charrette tirée par un âne et d’un chien. Il exercera son métier jusqu’à la fin des années 50, le XIXe siècle marquant l’apogée de son activité, en raison de la révolution industrielle, des besoins de l’industrie naissante, dont l’industrie du papier. En campagne, le chiffonnier pratiquait le troc et, en échange des chiffons, des peaux de lapin et de la ferraille recueillies, il donnait des assiettes, des poteries, des verres ou des mouchoirs. Composante indissociable de la collecte du biffin, le chiffon a grandement influencé, au fil des siècles, les diverses appellations données à cet infatigable marcheur des rues. Suivant la nature de la toile usagée (lin, chanvre ou coton) et sa désignation régionale (loques, pattes, drilles ou chiffes), avant de devenir chiffonnier, il fut loquetière, pattier, drillier ou peillier. L’avènement de l’industrie papetière confirma l’importance des chiffons comme matière première, ce qui augmenta considérablement la demande et contribua au développement de ses activités. En effet, la qualité des fibres utilisées dans la confection des vêtements et du linge était idéale pour fabriquer la pâte à papier. En récupérant les étoffes usagées et les chiffons, le chiffonnier apportait une matière première de choix aux moulins à papier, les tissus ayant été largement assouplis par les multiples lessives, nettoyages et autres traitements subis avant et après la collecte. L’essor de l’imprimerie et la généralisation de l’imprimé augmentèrent notablement les besoins en papier, stimulant ainsi l’activité des fabricants de papier et, par ricochet, celle des chiffonniers. Les villes de bord de mer offraient aussi un autre type de toile très prisée qui se vendait cher : les voiles et les cordages de navires usés et réutilisés pour fabriquer du papier à cigarettes. Le chiffon de laine n’était pas délaissé par le biffin, car après diverses opérations de lavage, effilochage, défilage et destruction du coton dans un bain d’acide, le fil de laine ainsi obtenu servait à la fabrication de tissus.

Si la collecte du chiffonnier était majoritairement composée de chiffes, elle ne se résumait pourtant pas qu’à cette catégorie de déchets. En effet, le crochet du biffin fouille et farfouille dans les détritus, à la recherche d’autres trésors de guerre tels que l’os qui entre dans la composition de bien des articles — une fois extrait le charbon animal de la matière, dont les propriétés de filtration et de décoloration étaient utilisées pour raffiner le sucre de betterave. En effet, l’os intervenait dans la fabrication des peignes, des brosses à dents, des boutons ou des manches de couteau ; dans la composition de la gélatine et des colles, du suif et des allumettes, après en avoir extrait le phosphate, et servait aussi d’engrais. En pionnier du tri sélectif, cet as du pique traquait également le liège, le cuir, toutes sortes de métaux, les vieux papiers et le verre revendus, ensuite, aux fabricants de carton et de bouteilles. Aucun résidu n’échappait à l’œil de ce roi de la chine, pas même les cheveux trouvés dans les ordures achetés par le coiffeur pour la confection de ses perruques. Lavoisier ne disait-il pas « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ? Ce devait être le credo du chiffonnier!

chiffonnier vieux métiersInfographie : Création Romu

Même dans ce métier mésestimé par le reste de la société, il existait une hiérarchie, car la profession était organisée en corporation. Cette microsociété se découpait en trois classes : le peuple, la bourgeoisie et l’aristocratie. Tout en bas de l’échelle, le piqueur ou coureur s’échinait au travail dans la rue, son domaine de jour comme de nuit, où il promenait, sans fin, crochet, lanterne et hotte, pistant le moindre rebut dans les tas d’ordures. Extrêmement pauvre, sans argent, utilisant les détritus dénichés la journée pour se nourrir le soir, il vivait dans des conditions misérables en périphérie des villes. Le piqueur et ses frères de misère y occupaient des taudis immondes, des cabanes vétustes, des abris précaires ou des roulottes, comme dans la Zone, un secteur situé au-delà des fortifications abandonnées qui ceinturaient Paris. Quelques échelons plus haut, dans la catégorie bourgeoise, se trouvait le chiffonnier-placier qui opérait dans les quartiers aisés. En échange de petits services, il avait l’exclusivité des ordures de certaines résidences auxquelles les concierges ou les gens de maison lui donnaient accès, afin qu’il récupère les rebuts intéressants. Il avait souvent une charrette à bras et pouvait nourrir sa famille avec des denrées données par les cuisinières. Le maître-chiffonnier était l’aristocrate de la profession : un âne tirait sa charrette et il exerçait son travail de jour. C’était un commerçant qui rachetait leurs trouvailles aux piqueurs et aux placiers, puis revendait la marchandise aux grossistes et fabricants intéressés (industrie du textile, du papier, du verre, etc.). Dans la cité, il possédait son habitation équipée d’un mobilier très sommaire avec un poêle. Lorsque la profession était à son apogée, vers le milieu du XIXe siècle, on comptait environ 100 000 chiffonniers en France et 15 000 à Paris. D’ailleurs, le chiffonnier parisien, également surnommé chiftire, était un cas à part, car une ordonnance avait réglementé la profession en 1828 et instauré l’obligation de porter une médaille délivrée par le préfet de police (disposition qui perdurera jusqu’en 1873). Pourtant, cette mesure en faveur des chiffonniers perdit peu à peu de sa valeur, car la médaille — initialement attribuée aux repris de justice et forçats autorisés à rester à Paris en échange de renseignements — finit par être attribuée à toutes sortes de gens, voire à des enfants. En plus de son crochet et de sa hotte, ce statut particulier conféré par les autorités policières prévoyait que le chiffonnier devait également être muni « d’un petit balai pour relever les ordures quand il aurait fouillé un tas et d’une lanterne ». Mais les exigences de salubrité et la modernisation urbaine se profilèrent, notamment après la publication des travaux de Pasteur soulignant, dès 1870, l’importance de l’hygiène pour la santé publique. Préoccupées par l’insalubrité des rues parisiennes, les autorités voulurent instaurer un nouveau système de ramassage des ordures avec des récipients munis d’un couvercle. Les citoyens devaient y mettre leurs déchets et déposer le tout devant leur porte. Plus d’ordures éparpillées le long des rues, le ramassage était organisé par les services municipaux, mais plus de fouille et de tri des ordures pas les biffins. Maîtres-chiffonniers et piqueurs s’unirent et tentèrent, en vain, de défendre leurs intérêts, cette nouvelle organisation modifiant considérablement leurs activités et réduisant de moitié leurs revenus. En 1884, l’arrêté du Préfet Eugène Poubelle, dont le nom restera pour désigner les fameux récipients mis sur les trottoirs, devint effectif et instaura l’enlèvement des ordures et le tout à l’égout. Ce règlement signa, par la même occasion, la fin de l’âge d’or des chiffonniers.

chiffonnier E. AtgetPhotos d’Eugène Atget (1857-1927) tirées de son album Les Zoniers — Infographie : Création Romu

Tel un personnage inscrit au patrimoine de l’humanité, le chiffonnier semble avoir marqué de nombreux artistes, tant par la misère et l’âpreté de son quotidien, que par sa symbolique révélatrice des us et coutumes de la société. Des peintres tels qu’Édouard Manet et Paul Signac ont immortalisé la silhouette sous leurs pinceaux impressionnistes. Des poètes et écrivains romantiques ont dépeint, avec une verve réaliste, la truculence de cette figure emblématique. L’aspect éphémère de son activité, sa vie apparemment libérée des contraintes matérielles, tout concourt à faire de lui un personnage hors norme, dont le regard scrutateur pourrait en dire bien long sur la nature humaine, ne serait-ce qu’au travers des déchets qu’elle rejette. Le chiffonnier et son crochet battant le pavé parisien devinrent des vestiges du vieux Paris qui disparaissait, petit à petit, au profit des nouveaux boulevards, ces profonds sillons transformant l’infrastructure et l’apparence de la capitale, sous l’impulsion du préfet Haussmann. Témoin fugitif du vieux Paris, le chiffonnier inspira les photographes des années 1900, comme Eugène Atget (1857-1927) qui lui consacra, ainsi qu’à son univers de la Zone, tout un album de photos. Épris du vieux Paris, de ses rues et de ses petits métiers typiques d’une époque, ce spectateur des bouleversements réalisés dans la capitale a effectué un immense travail photographique pour immortaliser l’âme de cette vieille dame s’endormant, à jamais, sous ses nouvelles avenues. En témoin attentif d’une époque révolue, Eugène Atget a fixé pour l’éternité le réalisme de la rue et de ses petits besogneux, ses photos devenant une sorte de fondu enchaîné entre deux siècles.

Comment parler des chiffonniers sans évoquer le Mouvement Emmaüs? En effet, au moment où leur existence s’étiolait progressivement, vers le début des années 50, Henri Grouès, alias l’abbé Pierre, allait remettre en selle des oubliés du système, en leur redonnant dignité et espoir dans un front commun contre l’exclusion et la précarité. Promouvoir la solidarité, favoriser le retour à l’autonomie par le travail et encourager le développement durable, telles étaient, et sont toujours, les valeurs de cette communauté de chiffonniers, fondée, en 1949, dans la maison achetée par l’abbé Pierre à Neuilly-Plaisance. C’est dans un Paris déjà durement ébranlé par la Seconde Guerre mondiale, que l’hiver 1954 se révéla une nouvelle épreuve, souvent mortelle, pour les plus démunis par sa rudesse implacable. Ce début d’année extrêmement glacial marqua également un tournant dans le devenir de la communauté. Même si la présence des chiffonniers d’Emmaüs était mal acceptée par les autres biffins de métier, les rivalités s’atténuèrent, certains d’entre eux rejoignant même les rangs d’Emmaüs.

chiffonnier EmmausEn haut  à gauche : l’abbé Pierre — photos du bas : Hiver 54, l’abbé Pierre, Denis Amar, Studio Canal, 1989 — Infographie : Création Romu

Le poignant appel à l’aide lancé par l’abbé Pierre à la population parisienne, sur les ondes de Radio-Luxembourg, déboucha sur une immense vague de solidarité ininterrompue et contagieuse. Dans son film Hiver 54, l’abbé Pierre (1989), le réalisateur Denis Amar retrace cet épisode de la vie de l’abbé Pierre montrant cet homme de foi et de conviction engagé aux côtés de ses frères de misère pour sensibiliser gouvernement et autorités préfectorales aux conséquences gravissimes de la pénurie de logements et du froid intense. L’acteur Lambert Wilson incarne l’abbé Pierre et son jeu tout en retenue souligne à la fois la force de caractère et l’humilité du personnage totalement voué à sa mission de redonner dignité et chaleur aux sans-abris en ce rude hiver 1954. Charisme incontestable, conviction profonde et dévouement total à sa cause accompagnèrent l’abbé Pierre jusqu’à la fin de sa vie, faisant de lui une figure unanimement aimée et révérée par le peuple français. Nul doute que tous ces chiffonniers passeront à la postérité, leur engagement social laissant dans les cœurs une empreinte indélébile.

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

Autres articles par

2 Réponses

Laisser un commentaire

Menu