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C pour caban


L’Abécédaire insolite aime voyager et faire voyager. Pourquoi ne pas commencer cette découverte en faisant un petit détour par le Gabon, ce pays d’Afrique centrale, dont l’origine du nom est surprenante ? En effet, cette dénomination vient du portugais gabâo ou <caban> en français. Lorsqu’en 1472 les premiers navigateurs européens, des Portugais, accostèrent dans la région de l’estuaire de la rivière Komo, ils trouvèrent que sa forme s’apparentait à celle du gabâo qu’ils portaient. Ces explorateurs baptisèrent donc l’embouchure Rio de Gabâo, appellation qui évolua, par la suite, vers le nom actuel de Gabon.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Comme le montre cette anecdote, le caban est un voyageur dans l’âme. Le fait que ce soit un manteau court, chaud et imperméable, ainsi que le décrivent de nombreux dictionnaires, explique aisément que cette veste soit devenue un incontournable de la tenue réglementaire, dans certains corps militaires.

Les ouvrages officiels situent les origines du mot <caban> en 1448 et indiquent que ce nom serait un emprunt fait à la langue sicilienne, par le biais du provençal, au travers d’une adaptation du mot cabbanu qui dériverait lui-même du terme arabe qābā’ signifiant <tunique>. Cette étymologie qui nous fait passer d’une langue à l’autre montre bien que le caban était voué à voyager. Il n’est donc guère étonnant que cette veste ait eu le vent en poupe dans le milieu des navigateurs et marins.

La première mention du caban apparaît dans le code de la marine française vers 1786. Le caban y est assimilé à une sorte de cape pour protéger le marin du froid, pendant ses quarts. À ce titre, il fait partie de l’équipement embarqué, mais à l’époque un seul manteau est prévu pour deux recrues. Après la Révolution française, le caban tombe en disgrâce, en raison de restrictions budgétaires et d’uniformisation des tenues de la marine, afin de les rendre plus militaires. C’est en 1848 que le caban refait surface pour les officiers et aspirants dans la marine. Là encore, ce sont les contraintes climatiques, l’hiver et le mauvais temps, qui motivent sa réapparition. Les textes administratifs de l’époque le décrivent sous la forme d’un manteau de « drap bleu foncé doublé d’étoffe de même couleur, à manches et à capuchon ».

En ce qui concerne la marine anglaise, c’est la robustesse et la chaleur de l’étoffe utilisée pour la confection du caban, un drap de laine, ainsi que sa capacité à absorber l’humidité qui ont été déterminantes dans son adoption au XVIIIe siècle. Sa vocation était de protéger les pilotes exposés, en mer, au froid et aux intempéries. Cette veste d’extérieure fut désignée, tout d’abord, sous le nom de P-Jacket (<p> correspondant à pilote), puis de P-coat, car il s’agissait bien du manteau qui venait compléter la tenue des marins. Le caban répondait donc à des codes précis :

  • grand col pouvant se relever et se fermer par deux boutons (protection contre le vent),
  • double boutonnage pour fermer le manteau vers la gauche ou la droite selon que le marin se trouvait à bâbord ou à tribord (protection selon le sens du vent et maintien de la chaleur),
  • boutons plats (pour réduire les risques d’accrocs avec les cordages) décorés d’une ancre de marine,
  • coupe ajustée à la taille et longueur maximale au niveau des hanches (pour faciliter les manœuvres),
  • couleur bleu foncé ou bleu marine.

Du fait de la robustesse et des qualités du caban sur le plan fonctionnel (imperméable, confortable et chaud), les autres forces navales européennes l’adoptèrent peu à peu pour leur propre usage.

Qui dit marine dit traverser des mers et des océans! Le voyage du caban ne s’est donc pas arrêté en si bon chemin, son histoire a également traversé l’Atlantique. Une fois en Amérique du Nord, il a donc conquis les Forces navales des États-Unis. L’histoire de l’entreprise Sterlingwear of Boston est indissociable de celle du caban de la US Navy. Cette entreprise familiale fondée par Frank Fredella, assisté de son père Lorenzo et de son frère Anthony, œuvre depuis plus de 50 ans dans le domaine de la confection du caban. C’est en 1965 que la société, connue alors sous le nom de Viking Clothing inc., devient le fournisseur officiel de la US Navy, exclusivité qu’elle a conservée pendant plus de 40 ans pour ce qui est de l’approvisionnement en cabans.

Photo :  avec l’autorisation de Sterlingwear of Boston — Infographie : Création Romu

Malgré une conjoncture plus difficile et les divers changements de gouvernements d’une décennie à l’autre, l’entreprise a su maintenir le cap sur le caban en diversifiant sa stratégie, en modernisant sa structure et en adaptant sa gamme de produits à une clientèle plus large. En effet, la demande pour le fameux caban de la US Navy était très forte dans les surplus militaires. La réputation du produit étant bien installée, il semblait naturel de surfer sur la vague du caban et de créer une ligne destinée aux consommateurs civils. C’est ainsi que Sterlingwear of Boston a décliné son produit phare dans des versions plus contemporaines pour s’adapter à la demande du marché.

Photo :  avec l’autorisation de Sterlingwear of Boston — Infographie : Création Romu

La vogue qui touche le caban est telle que tout blogueur sur  la mode masculine qui se respecte a consacré au moins un article à ce sujet. Là aussi, les chroniqueurs démontrent que l’engouement pour le caban et ses nombreuses variantes reposent sur la solide réputation que véhicule la marine française ou américaine : c’est sa nature robuste, résistante aux intempéries et intemporelle qui a permis au caban de devenir la figure de proue de certaines collections ou de se démarquer dans les défilés haute couture. Au début des années 60, Yves Saint-Laurent, le grand couturier français, puise directement dans la garde-robe masculine et réinvente le caban pour en proposer une version adaptée à la femme. Cette transformation permettra à la veste de marin d’avoir le vent dans les voiles, le monde de la haute couture et du prêt-à-porter le déclinant, depuis, régulièrement dans ses collections masculines, en jouant sur la forme, la longueur, les tons ou les ornements apportés au design du caban. La confection du caban a de solides représentants en France, dont l’entreprise Tricots Saint-James établie, depuis 1889, dans la petite ville éponyme, en Basse-Normandie, à une vingtaine de kilomètres du Mont-Saint-Michel. L’expertise et la réputation du fabricant breton lui permettent de rayonner autant dans l’hexagone qu’à l’étranger, grâce à son produit légendaire, l’authentique pull marin tricoté, très prisé par les pêcheurs ou les plaisanciers. L’entreprise a su, elle aussi, tirer parti de l’engouement des consommateurs pour les vêtements marins en diversifiant sa gamme de produits et en créant une ligne de vêtements capables de séduire plus d’un consommateur ayant le pied marin ou non. C’est dans le même esprit d’authenticité et d’excellence que sont conçus et fabriqués les cabans qui se déclinent autant pour l’homme que pour la femme.

Crédit photo pour les cabans : P-Y Le Meur — Infographie : Création Romu

Comment évoquer l’étroite relation entre le caban et l’univers de la marine, sans mentionner une de ces plus belles illustrations au travers du personnage de Corto Maltese, le héros aventureux du célèbre dessinateur Hugo Pratt ? La silhouette bien connue de Corto, en raison notamment de son caban, voyage au fil des BD et des aventures que lui prête son auteur, et fait traverser à notre imaginaire de nombreuses contrées telles que les steppes de la Mandchourie, la forêt amazonienne, les îles des Caraïbes ou le Pacifique.
Nul doute que l’âme voyageuse du caban n’était pas passée entre les mailles du filet du maître vénitien qui a su mettre toutes voiles dehors avec son héros pour en envoûter plus d’un.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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