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B pour barbier


Décidé à rafraîchir sa coupe en ce début d’été, l’Abécédaire insolite a rendu visite au barbier qui manipule avec dextérité et précision la lame pour venir à bout des poils les plus récalcitrants. Quel film de cow-boys ou de gangsters n’a pas présenté sa séquence dans laquelle le héros abandonne son visage à l’habile savoir-faire du barbier dont le métier est de raser le visage et de soigner la barbe, comme le souligne le Larousse? Si le terme barbier ne semble guère insolite, ce sont les débuts de la profession qui témoignent, en revanche, d’une certaine originalité, comme le démontrent ses origines.

Illustration barbier L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon Le Grand Robert, le terme barbier est apparu vers 1220 et provient du mot latin barba qui désigne la barbe que les hommes affichent ou font raser, en fonction des époques et des tendances. Sur le plan étymologique, le dictionnaire mentionne également le lien unissant la fonction de barbier à celle de « chirurgien », et ce à partir de 1230. C’est ici que vient se nicher le caractère insolite du concept, dans son association à l’univers médical.

L’exercice du métier de barbier cache des rebondissements et des associations inattendus, car il réunissait autrefois, sous le même chapeau, chirurgien et barbier. Au XIIIe siècle, ce professionnel jouait aussi bien de sa lame pour effectuer une saignée ou réduire une fracture, en plus de soigner une entorse ou poser des ventouses, que de son coupe-chou pour raser ou faire une tonsure. Se heurtant à la suprématie de la Faculté de médecine qui méprisait la chirurgie et les considérait comme inférieurs, les chirurgiens menèrent un incessant combat, durant cinq siècles environ, pour faire valoir leurs compétences et leur art. Ils créèrent tout d’abord leur confrérie, le collège de Saint-Côme, en 1260, et décidèrent d’adopter la tenue spécifique des médecins — longue robe noire et bonnet carré — pour se distinguer des barbiers. En effet, les frontières floues délimitant les activités des uns et des autres alimentèrent une autre discorde entre chirurgiens et barbiers qui faisaient non seulement la barbe, mais saignaient ou purgeaient les gens, leur appliquaient des emplâtres ou des cataplasmes, et soignaient toutes sortes de plaies et abcès. La rivalité entre ces deux confréries fut manifeste et servit les intérêts de la Faculté de médecine qui continuait à tenir la dragée haute aux chirurgiens en restreignant le plus possible leurs interventions, même si ces derniers devançaient les barbiers dans la hiérarchie médicale de l’époque. L’enseignement dont bénéficiait le barbier était avant tout un apprentissage technique : il était d’abord apprenti, puis devenait valet (ouvrier) avant de décrocher son titre de maître après un examen.

Après de nombreux revirements et un édit français promulgué en 1691, la séparation entre ces deux professions devint effective : les chirurgiens n’eurent plus le droit de tenir boutique comme le faisaient les barbiers. En 1372, la charte du roi Charles V avait institué la confrérie des barbiers, à Paris tout d’abord, mais cette ordonnance se généralisa ensuite aux autres villes du royaume. Jusqu’au règne de Louis XI, divers documents officiels vinrent nuancer les attributions et concessions de la confrérie, mais la charte de Charles V en avait codifié les principes à jamais, la plaçant sous la houlette du premier barbier et valet de chambre du roi, considéré comme maître et garde de tout le métier de la barberie. Contrairement à leurs confrères-chirurgiens, les barbiers conservèrent la robe courte, puisqu’ils étaient considérés comme des travailleurs manuels — la tenue longue restant l’apanage des médecins et de leur érudition.

Accessoires barbierInfographie : Création Romu

Abandonnant totalement la petite chirurgie effectuée auparavant, le métier de barbier consista alors à entretenir ou raser la pilosité faciale et à couper les cheveux de ces messieurs. Que serait le barbier sans son coupe-chou, ce rasoir à main dont la longue lame aiguisée se replie dans le manche et que l’on désigne aussi familièrement sous le nom de sabre (sans sa connotation guerrière ou fatale, heureusement, pour l’innocent qui tend sa joue au barbier)? Jadis, la panoplie comprenait ciseaux, tondeuse et peigne pour les coupes de cheveux, un affiloir en cuir pour aiguiser la lame du rasoir et un plat à barbe, un récipient ovale échancré sur l’un de ses côtés pour épouser la forme du cou, car le client le tenait sous son menton. Sur le bord intérieur du plat pouvait se trouver aussi une cavité pour faire mousser le savon, préalable indispensable au rasage effectué avec l’incontournable blaireau (sorte de pinceau court dont les poils sont très fournis et provenaient, à l’origine, de l’animal homonyme). Argent ou métal argenté, étain, cuivre, laiton chromé, tôle, terre vernissée, porcelaine, faïence, verre, cristal ou bois furent autant de matières utilisées pour la fabrication de ce plat. Ce bassin à barbe servait également d’enseigne aux coiffeurs. Mais l’emblème le plus représentatif du métier de barbier reste le fameux poteau de barbier, terme encore utilisé au Québec qui est le calque de l’expression anglaise barber’s pole introduite dans la langue après la conquête anglaise de 1760. Au cours des siècles durant lesquels le barbier faisait aussi office de médecin rural ou de première ligne, cette enseigne était essentielle, car elle signalait sa présence, dans chaque village, à tout client nécessitant un rasage, une coupe ou des soins médicaux mineurs.

C’est au Québec que Josée Desnoyers, une pionnière passionnée par son métier de barbière, relate son histoire et celle du mythique poteau qui surplombe le fauteuil accueillant tous ses clients masculins. Pour Josée qui compte 38 ans d’expérience, un seul credo dès le début : elle veut couper les cheveux, et non pas les coiffer, et choisit le métier de barbière qui consiste, en Amérique du Nord, à couper les cheveux des hommes et à entretenir leur barbe ou leur moustache.

Josée desnoyers_barbière à PrévostJosée Desnoyers, barbière à Prévost (Québec) — Infographie : Création Romu

Les préjugés archaïques et phallocrates de l’époque prétendaient qu’une femme ne pouvait pas couper les cheveux ou raser la barbe des clients masculins. Josée effectuera pourtant deux années d’études à Montréal, avec des maîtres italiens qui tenteront de la décourager… en vain. De retour dans sa petite ville de Prévost, cette novatrice dans l’âme deviendra l’une des deux barbières exerçant son art dans les Laurentides. Sous l’œil vigilant de son superviseur, le plus vieux barbier de la ville, Josée fit ses armes, travaillant deux fois plus que dans un autre métier pour s’imposer. La présence du maître-barbier auprès de son apprentie rassurait les clients masculins et cet apprentissage permit à Josée de s’intégrer dans l’entreprise et d’être acceptée comme professionnelle digne de confiance. La mixité des salons, les cheveux longs pour les hommes et les modes ont fait évoluer le métier, durant les années 90 et 2000, mais Josée a toujours conservé son orientation première de barbière. Aujourd’hui, elle forme de jeunes recrues féminines, en leur apprenant les techniques et le stylisme liés aux coupes et barbes masculines. Les cheveux courts, les barbes et les moustaches étant de retour, les barbiers sont à nouveau à la mode. Pour souligner toute la valeur historique de son métier et sa vocation, Josée a donc décidé d’installer son poteau de barbier déniché chez un antiquaire de la ville de Québec, satisfaisant ainsi ses plus vieux clients par ce clin d’œil nostalgique et rassurant la clientèle plus jeune qui voit dans ce poteau la garantie du savoir-faire de Josée la barbière. Si la boutique du barbier était indiquée autrefois par un poteau bleu, ce sont trois couleurs qui symbolisèrent l’établissement et le métier, par la suite : le blanc faisait référence à la peau (et aux bandages utilisés après la saignée); le rouge au sang; et le bleu aux veines (et au bâton que le client tenait serré pour les faire ressortir avant la saignée). Comme le rappelle Josée, les chirurgiens-barbiers faisaient des points de suture et des saignées, et si quelqu’un avait un mal de dents, il repérait le poteau du barbier et allait se faire arracher la dent. La rotation du poteau est le dernier indice, celui de l’ouverture de la boutique. En barbière chevronnée et soucieuse de sa clientèle, Josée constate que les jeunes messieurs laissent pousser leur barbe, mais qu’ils ne savent pas que des soins sont nécessaires pour l’entretenir. Ils le découvrent lorsqu’ils viennent chez elle. Elle ajoute aussi que le métier de barbier se masculinise nettement, cette formation attirant de plus en plus d’hommes, en raison de la stabilité économique que représente la clientèle masculine : un homme vient toutes les six semaines pour sa coupe de cheveux et toutes les trois semaines pour sa barbe. Bref, Josée ne risque pas de se retrouver sur le fil du rasoir dans un proche avenir. À vos barbes, Messieurs, rasez!

À environ 6000 km du village natal de Josée, dans le sud de l’Espagne précisément, se trouve un confrère qui incarne parfaitement la nouvelle vague dans le métier : ce n’est pas le Barbier de Séville, mais le barbier de Murcia.

Carlos Balsalobre_barbier à MurciaCarlos Balsalobre, barbier à Murcia (Espagne) — Infographie : Création Romu

Carlos Balsalobre, le fondateur de La Barberia, milite pour sa profession, car il arbore une chevelure, une barbe et une moustache à faire pâlir d’envie ses semblables. Installée depuis décembre 2013 dans une rue pittoresque de Murcia, sa boutique attire des hommes de tous âges et se repère facilement de l’extérieur, grâce au légendaire poteau. La sobriété noire et blanche de la devanture avec son logo original se poursuit à l’intérieur, ponctuée, toutefois, par les touches humoristiques que renvoient certains objets décoratifs détournés de leur utilisation première. Simplicité (volontaire?), propreté et atmosphère professionnelle caractérisent le salon où Carlos et son collègue reçoivent leurs clients, dont le nombre ne cesse d’augmenter depuis 3 ans, en raison des canons de la mode masculine qui ont remis la barbe, la moustache et les cheveux courts au goût du jour. Si la femme espagnole affiche fièrement sa nationalité au travers d’une mantille, son homologue masculin se distingue fréquemment par une chevelure et une barbe sombres très soignées. Pour ces messieurs, et à fortiori à La Barberia, faire couper et entretenir sa barbe relève du soin complet. Une fois installé dans le fauteuil du maître — incluant pour le bien-être appuie-tête, serviette roulée pour caler la nuque et inclinaison du siège —, le client disparaît sous un immense poncho rayé gris et blanc, paré pour une aventure olfactive et sensorielle, dans la détente totale (même au passage de la lame) : lotion pour préparer la peau assortie d’un léger massage; serviette essorée chaude (la phase incognito ou touareg pour le client); application de la mousse à raser avec un blaireau ; rasage de très près au sabre; nettoyage des quelques traces de mousse avec une serviette essorée chaude ; soin après rasage. Le professionnalisme de Carlos transparaît à chaque étape de son travail : œil vigilant qui évalue les corrections à apporter à la forme de la barbe, dextérité et précision avec son coupe-chou, concentration extrême tout au long du rasage et attention marquée pour le bien-être du client. Si Figaro campait le parfait barbier du XVIIIe siècle à Séville, selon Beaumarchais, nul doute que Carlos Balsalobre, qui n’a rien d’une vieille barbe, incarne à merveille le barbier du XXIe siècle à Murcia!

Merci à Carlos Balsalobre de nous avoir accueillis à La BARBERIA, C/. Acisclo Diaz nº3, Murcia (Espagne) — tél. : (34) 868 81 19 26

Merci à Josée Desnoyers de nous avoir reçus au salon Chez Françoise, 2882, boulevard Labelle, Prévost (Québec) J0R 1T0 — tél. : (1) 450 224-5572

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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6 Réponses

  • Bossi sur juillet 3, 2016, 20:09:47

    Bonjour,
    Superbe idée que je lis très volontairement, mes salutations à toute la famille.
    Amicalement, Patrick

    Répondre àBossi
    • EmRoy sur juillet 3, 2016, 21:43:58

      Bonjour Patrick,

      Voici un peu de temps de libre pour souffler et vous divertir, avec les vacances scolaires qui se profilent. Merci de votre gentil commentaire, on vous espère en forme et toujours aussi actif auprès de vos élèves. Toutes nos amitiés.
      EmRoy

      Répondre àEmRoy
  • Daniel sur juillet 4, 2016, 13:34:38

    Merci pour cet article, loin d’être barbant! Pour ton prochain métier, peut être n’as tu rien à cirer de mes commentaires.

    Répondre àDaniel
    • EmRoy sur juillet 4, 2016, 16:10:34

      Bonjour Daniel,

      C’est une des options initialement envisagées, mais sans vouloir te chiffonner, je ne suis pas sûre que nous donnerons dans le cirage… Comme toujours, merci de prendre le temps de lire la chronique, la finalisation a été plus longue, compte tenu de l’aspect reportage sur place!:)
      EmRoy

      Répondre àEmRoy
  • Jean Gilet sur juillet 9, 2016, 17:02:11

    Encore un texte magnifiquement bien écrit et richement illustré. Un thème et un contenu très intéressant (s). Et aussi le lien avec vos racines et vos ailes québecquoises. Merci et gros bisous.

    Répondre àJean
    • EmRoy sur juillet 9, 2016, 18:26:22

      Bonjour Jean,
      Merci de prendre régulièrement le pouls de l’Abécédaire et de continuer à découvrir les chroniques et leur sujet au fil du temps. Comme c’est bien dit et quelle belle image : des racines européennes qui soutiennent des ailes québécoises pour mieux enrichir les chroniques! La Belgique a toujours eu un cœur de poète.:) Amitiés.
      EmRoy

      Répondre àEmRoy

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