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B pour babouche


Bien que cet abécédaire puisse aussi intéresser un jeune public, par son aspect découverte de nouvelles choses en mots et en images, cette chronique sur le terme « babouche » ne va pas traiter du célèbre petit singe malicieux de Dora l’exploratrice, le programme jeunesse proposé sur les chaînes de télévision francophones. Néanmoins, il était difficile, et injuste peut-être, de ne pas mentionner le lien entre le prénom du charmant ami de la fillette hispano-américaine et le mot choisi pour illustrer le <b>. Laissons là le personnage animé et entrons, maintenant, à pas feutrés, dans l’univers exotique de la babouche.

©2015, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Le terme <babouche> évoque la chaussure ou la pantoufle de cuir dont l’arrière ne dispose ni de contrefort ni de talon, et que l’on porte communément dans les pays arabes. Les définitions sont assez uniformes, quel que soit le dictionnaire consulté. D’ailleurs, il est intéressant de noter qu’en 1762, la babouche laisse déjà son empreinte dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition) et qu’elle est alors assimilée à « une sorte de mule de chambre ». Au fil des éditions, la définition ne variera guère : la notion de pantoufle originaire de l’Orient perdure, et ce n’est qu’en 1932, dans la 8e édition du Dictionnaire, que le cuir, le matériau utilisé pour sa confection, vient compléter la description.

Le mot <babouche> a pour origine le terme persan papusch (ou papuj selon l’ouvrage de référence) qui est formé de l’unité pa pour <pied> et pusch pour <couvrir>, c’est en quelque sorte un accessoire vestimentaire destiné à couvrir le pied. Comme le son <p> n’existe pas dans la langue arabe, le terme désignant la pantoufle orientale a évolué de papouch à babouch (bābūdj en arabe). Et voici cet emprunt à l’arabe francisé et prêt à faire son entrée dans le dictionnaire en tant que substantif féminin, plus souvent utilisé au pluriel, d’ailleurs, car il vaut mieux avoir deux babouches plutôt qu’une, c’est plus pratique pour marcher !

Infographie : Création Romu

La forme de la babouche est, elle aussi, double, puisqu’il en existe une à bout pointu, la version citadine, et une arrondie, celle portée par les Bédouins ou les ruraux. La dualité de la pantoufle orientale se retrouve également dans la couleur : le jaune caractérise le plus souvent les babouches portées par les hommes, alors que les tonalités pour les femmes seront plus diversifiées. D’ailleurs, certains textes français ou anglais des XVIIe et XVIIIe siècles décrivent la babouche comme un accessoire délicat, très coquet, voire luxueux, dont la vocation est de mettre en valeur le pied de la femme orientale. Cette pantoufle semble, d’ailleurs, fasciner les voyageurs occidentaux de l’époque et acquiert même un certain prestige, grâce au cuir si particulier utilisé pour la confectionner : le maroquin.

© 2015 Copyright à Memphis Tours

Ce matériau tire son nom du Maroc, pays réputé pour le tannage des peaux (de chèvre, de bouc et de mouton) et le travail du cuir, et ce dès le XVIe siècle, puisque ces peausseries étaient alors très prisées des Occidentaux qui les importaient pour le secteur de la reliure de luxe. Le terme <maroquin> a également généré les dérivés <maroquinerie> et <maroquinier> qui désignent l’univers des articles en cuir et l’artisan qui les façonne. Cette anecdote sur le Maroc montre combien le travail du cuir est une tradition ancrée dans l’histoire du Royaume. Toujours d’actualité, cette expertise s’est appliquée, tout naturellement, à la fabrication des babouches.

Babouche femme rouge 2

Infographie : Création Romu

Par contre, en dialecte marocain, la chaussure porte un autre nom : on parle de belgha pour désigner la babouche masculine et de charbil pour sa version féminine. À une époque plus lointaine, la babouche était la chaussure tant d’intérieur que d’extérieur, et hommes et femmes la portaient quotidiennement, quels que soient leur classe sociale et l’environnement dans lequel ils vivaient (ville ou campagne). Si la modernité pousse les jeunes générations à la délaisser au profit d’une chaussure plus occidentale, la babouche ou belgha reste, cependant, encore très présente dans l’habillement, au Maroc et dans d’autres pays d’Afrique du Nord. Elle demeure l’accessoire vestimentaire indispensable pour les cérémonies, mariages et fêtes religieuses au cours desquels une tenue traditionnelle, comme la djellaba par exemple, est requise. Elle conserve également son statut privilégié de pantoufle intérieure pour le quotidien ou recevoir à la maison.

Parler de babouche sans faire un détour par sa capitale, le village berbère de Tafraout, situé au cœur de la chaîne montagneuse de l’Anti-Atlas, au sud du Maroc, serait impardonnable. Ce savoir-faire familial qui se transmet de génération en génération respecte la tradition artisanale locale. La fabrication se fait la plupart du temps dans des échoppes – petits ateliers d’une dizaine de mètres carrés environ – qui sont aussi les lieux de vente. Fabriquées à la main, les fameuses babouches berbères ne comportent ni talons ni ficelles pour les attacher, mais elles ont une languette rabattable à l’arrière du chaussant et le bout rond.

Infographie : Création Romu

Les plus authentiques et solides sont cousues manuellement : chaussant en cuir et semelle extérieure en élastomère dense ou en caoutchouc. La babouche berbère est donc très résistante et parfaitement adaptée à tout type de terrain. La couleur jaune est réservée à l’homme et le rouge ou les modèles brodés aux femmes. Mais l’imagination et les souhaits des acheteurs contribuent grandement à diversifier et enrichir la gamme d’articles proposés.

Cette chronique se terminera par un clin d’œil plus contemporain sous la forme d’une babouche hors-norme fabriquée par une entreprise québécoise, Les babouches d’Alain inc., implantée en Estrie. Il s’agit d’une sorte de grosse pantoufle de feutrine grise lavable qui s’enfile par-dessus les bottes, les chaussures de ville ou de sport. Ce concept importé de Suisse est aux antipodes de son homologue berbère ou nord-africain. Ici, l’objectif consiste à recouvrir des pieds déjà chaussés, exposés à la neige et aux intempéries diverses des climats froids, pour simplifier les va-et-vient fréquents entre l’intérieur et l’extérieur. Du froid québécois à la chaleur orientale, il n’y a donc qu’un pas, celui laissé par l’empreinte d’une babouche.

Le thème de cette première série alphabétique vous invite à voyager au travers de mots se référant aux vêtements et accessoires vestimentaires. Le choix des termes présentés est une sorte de coup de cœur pour leur saveur exotique, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors bon voyage au travers de cette chronique hebdomadaire.

EmRoy

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4 Réponses

  • Louis Roysaint sur novembre 11, 2015, 20:28:29

    Je me suis laissé « transporter » par ses babouches voyageuses,….. très prometteur ce blog. Bonne continuation…..

    Répondre àLouis
    • EmRoy sur novembre 12, 2015, 00:16:44

      Merci de cette appréciation et de votre encouragement. Le but de la chronique est donc atteint, tant par le texte que les visuels, j’espère…

      Répondre àEmRoy

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