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A pour aboyeur


Premier de cette deuxième série de l’Abécédaire insolite, le terme très évocateur d’aboyeur renvoie une image de puissance vocale et de verve mordante. En effet, ce nom insolite nous transporte dans différents univers, mais il s’applique toujours à un personnage dont le métier consistait à crier une information ou un message avec force et clarté à un public rassemblé autour de lui. En fonction de l’endroit et du milieu dans lesquels il exerçait sa fonction, l’aboyeur annonçait la représentation à l’entrée d’une salle de spectacle, claironnait le nom des invités, lors de leur arrivée à une réception, ou hélait, jadis, les fiacres et autres voitures à la sortie du spectacle.

Illustration aboyeur L. Royer©2016, illustration originale de Ludovic Royer — Infographie : Création Romu

Selon Le Grand Robert, le terme aboyeur provient du mot abayeur qui désignait, vers 1327, une « personne qui aboie ». Même s’il y a une connotation assez péjorative derrière ce terme, en raison du parallèle entre les cris émis et un aboiement, il a fini par désigner une catégorie de professionnels dont l’activité était de crier haut et fort, comme l’aboyeur ou crieur de journaux ou l’aboyeur de trottoir pour le camelot et le bonimenteur dans la rue.

Si l’étymologie du mot aboyeur paraît simple, les origines du métier sont, par contre, plus diverses. Sous l’Antiquité romaine, l’ancêtre de l’aboyeur recourait aussi à sa voix, quoique de manière plus discrète, pour présenter à son maître les gens rencontrés. En effet, cet aboyeur appelé nomenclateur se trouvait au bas de l’échelle sociale, puisque c’était un esclave qui devait accompagner son propriétaire partout où il allait. Son occupation majeure consistait à connaître et à apprendre les noms des citoyens de Rome, puis à souffler à son maître ceux des personnes qu’ils croisaient, pour qu’il puisse les saluer par leur nom, selon les us et coutumes de la république. Cette marque d’estime très prisée, notamment en période électorale, permettait de s’attirer les suffrages des notables et personnes susceptibles de favoriser sa carrière ou d’éviter de les saluer, dans le cas contraire.

Au fil de l’histoire, l’aboyeur a évolué, comme les appellations qu’il a empruntées pour désigner sa fonction. À la cour, sous l’un des nombreux Louis de la monarchie française, il devint huissier, entre autres, de la chambre du roi. Dans le terme huissier, il y a la racine huis qui signifie porte : paré d’une livrée galonnée à souhait — l’uniforme de rigueur pour cette fonction — et posté à l’entrée de la chambre royale, ce gardien devait en ouvrir et en fermer la porte au passage de Sa Majesté et annoncer les visiteurs.

Visuel aboyeur huissierLes huissiers du Palais Bourbon (Paris)  — Infographie : Création Romu

La République française a perpétué ce même cérémonial au Sénat et à l’Assemblée nationale, par exemple, où l’huissier a conservé cette position stratégique de gardien impassible voué à accueillir, puis à annoncer et introduire les visiteurs dans une salle. La désignation d’aboyeur paraissant plus démodée et moins politiquement correcte, l’huissier lui a tout bonnement fermé la porte au nez. Par contre, il conserve le décorum indispensable à sa tâche : queue-de-pie noire dont les deux revers sont reliés par une chaîne en argent et gants blancs.

La frontière entre l’aboyeur et le crieur public est très floue, les documents passant allègrement de l’un à l’autre ou mentionnant le premier comme synonyme du second. Appartenant à une profession réglementée, le crieur public du Moyen-âge était membre d’une corporation, celle-ci variant d’un pays à l’autre, tout comme les catégories de crieur. La première distinction se faisait entre le crieur public relevant de l’administration royale et son homologue privé payé par des particuliers. L’aboyeur public annonçait les ordonnances royales et transmettait les informations officielles au peuple, beaucoup de gens ne sachant pas lire à cette époque. Espace public, places et lieux stratégiques devenaient le théâtre de ces actualités à la criée. L’essence de sa tâche étant d’annoncer des choses, cet aboyeur des rues ne passait jamais inaperçu, car il s’annonçait lui-même, à grand renfort de bruit, en faisant tinter sa cloche ou rouler son tambour, ou en jouant du clairon ou de la trompette. C’était le jingle ou le sonal de l’époque avertissant la population de la mise en cris du bulletin spécial du jour. S’ensuivait la fameuse ritournelle « Oyez! Oyez! Bonnes gens! » destinée à capter l’attention du public.

Visuel aboyeur crieur publicCrieurs publics du Championnat provincial 2006 (The Ontario Guild of Town Criers) — Infographie : Création Romu

Au XXIe siècle, on trouve encore quelques représentants de ce métier oublié, des personnages colorés composant avec leurs talents de comédien et d’animateur. L’aspect officiel, tant par la teneur des informations annoncées que la tenue portée, est toujours de mise et les pays anglophones, comme l’Angleterre ou le Canada, semblent encore attachés à cette tradition. Au Québec, province franco-canadienne, Daniel Richer est le seul à proposer ses services d’aboyeur ou crieur public aux municipalités, aux organismes publics ou privés et aux particuliers. Présentation de célébrités, évènements sportifs, sociaux et artistiques, ou demandes en mariage, autant d’annonces qu’il déclame haut et fort dans son uniforme. Il précise que le statut de crieur s’obtient par nomination au travers d’un édit municipal, provincial ou fédéral, car ce représentant de la communauté doit être agréé par les maires et leurs conseillers municipaux. Organisés en corporation, comme au Moyen-âge, les crieurs contemporains seraient environ 1200 répartis à travers le monde et se rassemblent régulièrement dans le cadre de championnats dont la voix et la prestance sont les enjeux majeurs.

À l’origine, l’un des milieux que l’aboyeur fréquenta fut le théâtre où il annonçait le spectacle à la cantonade, juché sur des tréteaux, avertissant et appelant les acteurs pour leur entrée en scène. Le ton aigu et monocorde de sa voix s’apparentant à un aboiement, l’analogie avec le cri du chien finit par l’emporter et ce personnage fut surnommé l’aboyeur. Même si le monde de la variété et du divertissement n’emploie plus ce type de personnel, la volubilité et la théâtralité du personnage restent un savoir-faire recherché pour souligner des occasions spéciales. Là encore, talents de comédien, diction parfaite, voix de stentor et prestance semblent être les attributs indispensables à tout candidat au titre d’aboyeur ou d’annonceur royal. Perpétuant la tradition familiale depuis 1780, soit huit générations d’aboyeurs, Michel Weber, alias Firmin, officie comme maître de cérémonie dans le monde entier.

Visuel aboyeur annonceur royalMichel Weber, alias Firmin, grand annonceur royal — Infographie : Création Romu

Quels que soient la prestation et le lieu, château, demeure bourgeoise ou réception mondaine, ce professionnel qui s’affiche en tant que grand annonceur royal décline le nom et la qualité des personnes invitées à l’évènement avec toute la solennité requise. Très soucieux de son apparence, il arbore également la tenue de circonstance, costume d’époque ou queue-de-pie traditionnelle, selon les besoins de la cérémonie et de ses clients. L’aboyeur royal actuel jongle avec son professionnalisme et ses aptitudes d’acteur ou d’humoriste, afin de répondre aux exigences des hôtes et de leurs invités, ainsi qu’au style et à l’ambiance de l’évènement requérant ses services.

Un autre univers dans lequel l’aboyeur donne de la voix est celui de la restauration. Rouage important de la brigade d’une cuisine, la personne qui tient ce rôle annonce aux cuisiniers les commandes prises par le maître d’hôtel ou par un chef de rang auprès des clients en salle. Si cette tâche n’est pas attribuée au chef ou à son second, c’est un aboyeur relevant du chef qui occupe la fonction d’aboyeur au service. Très férue d’establishment et de protocole, l’Angleterre ne pouvait échapper à cette notion de hiérarchie et d’organisation poussée de son personnel hôtelier, notamment dans des lieux aussi mythiques que ses prestigieuses universités d’Oxbridge. L’établissement qui intéresse plus particulièrement cette chronique est le Balliol College d’Oxford, l’un des plus anciens collèges de la ville et du monde anglophone, fondé en 1263. De grands noms tels que l’économiste Adam Smith ou l’écrivain Aldous Huxley et bien d’autres savants ou auteurs victoriens y ont aiguisé leur esprit, sans compter les futurs prix Nobel. La restauration et l’intendance du Balliol College sont sous la responsabilité d’un majordome en chef français, Yannick Joseph, dont l’expertise hôtelière et le savoir-faire protocolaire lui permettent de vaquer à toutes ses occupations avec flegme, constance et doigté. Il doit gérer, entre autres, les diverses salles de réception de Balliol, dont la plus impressionnante, le Grand Hall réservé aux repas des étudiants.

Visuel aboyeur restaurationGrand Hall de Balliol College et Great Hall de Poudlard (Harry Potter) — Infographie : Création Romu

L’endroit a inspiré le décor du célèbre réfectoire de Poudlard, dans Harry Potter, avec ses tables de cinquante mètres pour les étudiants, sa table haute des professeurs et ses portraits des directeurs de Balliol accrochés aux boiseries. Cette salle est aussi le théâtre dans lequel le majordome en chef exerce quotidiennement sa tâche d’aboyeur, puisqu’après avoir sonné le gong, il y annonce que le repas est servi dans le plus pur respect du protocole. Gageons que cet aboyeur aura toujours voix au chapitre, l’establishment au service duquel il est n’étant pas près de s’éteindre. Oyez! Oyez! Bonnes gens! L’aboyeur vous salue!

Le thème de cette deuxième série alphabétique vous invite à découvrir des mots illustrant des professions oubliées ou anciennes. Le choix des termes repose toujours sur leur saveur insolite, leur sonorité particulière ou l’originalité du concept affleurant sous le mot. Alors, soyez au rendez-vous de ces nouvelles chroniques à venir et bon voyage.

EmRoy

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